26 novembre 2006

Les aventuriers d’un âge perdu

Octobre 1927. Un garçon d’une vingtaine d’années et sa sœur embarquent pour leur première traversée transatlantique. Direction : New York. Ce frère et cette sœur, qu'unit une complicité quasi incestueuse, ce sont Klaus et Erika, deux des six enfants de Thomas Mann, l’auteur de la célèbre Montagne magique.
Après le bide retentissant de leur dernière pièce et des déboires sentimentaux, ils profitent tous deux de l’invitation de l’éditeur new-yorkais de Klaus pour faire un break, larguer les amarres et découvrir le nouveau monde. Un voyage qui ne se présente pas sous les meilleurs auspices puisqu’à l’annonce de l’arrivée imminente de Klaus, son éditeur lui demande de repousser son voyage. Bien décidé à partir, coûte que coûte, Klaus ignore le télégramme et embarque à la date prévue, avec sa sœur. Voilà qui illustre à merveille l’état d’esprit insouciant et désinvolte qui habite les « enfants terribles » Mann. En voici un autre exemple : « C’est aussi à Kyoto que nous nous sommes arrangés pour qu’André Gide et Annette Kolb découvrent ensemble le temple de Bouddha. Nous nous sommes soigneusement inscrits dans le livre d’or des visiteurs –mais sous leurs noms. D’une part, pour affoler le consul de France, dont nous savions qu’il était sur nos talons (il a dû se reprocher amèrement de ne pas avoir été au courant de la présence de Gide au Japon !) ; d’autre part, parce que nous trouvions que ces deux là devraient bien voyager ensemble et que nous aurions aimé les rencontrer ici. »
Pour gagner un peu d’argent et poursuivre leur périple à travers les Etats-Unis, Klaus prévoit de faire des conférences sur la jeunesse allemande et Erika, de lire de la poésie. Conscients que leur nom est un précieux sésame, ils n’hésitent pas, pour attirer l’attention des médias, à se faire passer pour des jumeaux. Ils passent leur temps « à faire le point », c'est-à-dire tenter de régler leur manque chronique d’argent. Ils devront souvent leur salut à des rencontres providentielles. C’est ainsi qu’ils vont traverser l’Amérique d’est en ouest, aller à Hawaï, rejoindre le Japon, avant de traverser la Corée, la Russie, et rejoindre l’Allemagne via la Pologne, neuf mois plus tard.
Acquis de conscience
. Malgré leurs allures légères d’enfants gâtés, privilégiés par leur naissance, Klaus et Erika Mann se montrent sensibles à la réalité sociale : discrimination raciale, partage des richesses, place de l’Europe dans le monde : « Soyez plutôt recueillis en vous promenant entre ces immeubles incroyables et en contemplant ces perspectives rectilignes qui ont quelque chose d’un art gothique nouveau et austère : soyez recueillis et émus. Ce n’est que plus tard, quand vous vous serez promenés un certain temps, qu’il faudra évidemment vous mettre à contester les lacunes de la justice, le problème noir, la presse à sensation, la prohibition et le goût primaire des gens. Mais seulement quand vous vous serez promenés un bon moment. » Cette prise de conscience sociale et politique va jeter les bases de leur futur combat contre le nazisme.
C’est à un voyage dans le temps, dans un monde pourtant pas si éloigné de nous mais définitivement disparu, que nous convie ce livre, très agréable, qui nous fait malheureusement prendre conscience que peu de choses ont réellement changé. « Les temps sont proches où le concept de « distance » sera aboli. On disposera d’avions-fusées et il semblera incompréhensible qu’en 19287 on ait pu faire des trajets comme Hambourg-New York ou New York-Californie. Ces gens qui déjeuneront probablement à Paris, et prendront quelques heures plus tard le thé à Tokyo se retrouveront appauvris, privés d’aventures aussi fantastiques que mystérieuses. Et peu s’en faut que nous n’éprouvions déjà de la pitié pour eux. Reste à savoir quelles aventures inédites, et inimaginables aujourd’hui, attendent les générations de demain. »

A travers le vaste monde, de Klaus et Erika Mann – Traduction : Dominique-Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi – Payot – 205 pages

23 novembre 2006

Faux papier

C’est pas juste ! Le vide sidéral qui occupe généralement mes journées de boulot est un des ressorts qui m’ont décidé à bloguer, et voilà que depuis quelques jours, je n’ai plus une seconde à moi. C’est tout juste si j’ai le temps de faire ma petite visite matinale aux blogs amis. Pour ce qui est d’écrire des billets, ce n’est même pas la peine d’y penser. Alors, pour ne pas décourager les quelques opiniâtres qui se connectent ici de temps à autre, je vais utiliser, pour une fois, une recette honteuse, qui fait les belles soirées de TF1 : je vais piocher dans le travail des autres et le recycler. Sauf que, différence de taille, je vais le faire honnêtement en citant mes sources, et y ajouter un petit bonus perso.
Les enfants du blog. J'avais amassé des infos pour écrire un billet sur L'Infortunée de Wesley Stace,qui reste un de mes bons souvenirs de lectures de l'an passé, mais Laurent m'a facilité la tâche en publiant son billet en début de semaine. Inutile de refaire ce qui a été bien fait, d'autant qu'il y résume parfaitement l’essentiel, et émet les mêmes petites réserves que j’aurais moi même apportées à ce roman dont on n’avait pas énormément parlé à sa sortie, et c’est dommage. Autant en remettre une couche avant qu’il ne passe définitivement aux oubliettes…
Je vous avais promis un bonus, alors le voici, ou plutôt, les voici. Comme le précise Laurent, Wesley Stace est également musicien. Sous le nom de John Wesley Harding, il a composé des morceaux directement inspirés par l’histoire de son personnage, Miss Fortune. Ici, on peut découvrir en intégral trois chansons, extraites de son album The Songs of Misfortune.
Deuxième petit bonus que les Anglos, phones et philes, devraient apprécier : une interview dans laquelle Wesley Stace raconte la genèse de son roman,



ainsi que deux longs extraits lus par l’auteur lui-même.
Tout ça ne vous donne pas envie de découvrir le blog de Laurent et les aventures de L’Infortunée ?


L'Infortunée, de Wesley Stace - Traduction : Philippe Giraudon - Flammarion - 457 pages

18 novembre 2006

Maman très chère

Arrêtez de pleurnicher Blanche-Neige et autres Cendrillon ! Elles ne sont pas si terribles que ça vos mères. Elles seraient même plutôt fadasses comparées à celle de Je ne t'ai jamais aimé. Là, au moins, en voilà un monstre. Un véritable monstre de méchanceté et d’égoïsme. Vieillissante, mais refusant l’idée même de vieillesse, elle est prête à tout pour garder sous sa coulpe ce fils qui doit se marier dans deux heures. Et elle n’en est pas à son coup d’essai, la garce. Elle a déjà fait capoter le précédent mariage de celui qu’elle veut à tout prix garder pour elle mais qu’elle n’a jamais su aimer. Ni lui, ni personne d’ailleurs. Son mari et ses autres enfants ont eux aussi fait les frais de cette femme sans coeur.
Règlement de comptes à OK Corral
. De temps à autre, François-Marie Banier troque l’appareil photo qui l’a rendu célèbre à travers le monde pour un stylo. Il a plusieurs romans et pièces de théâtre à son actif, mais de lui, je n’avais parcouru que ses livres de photographies. Avec Je ne t'ai jamais aimé, je me suis régalé ! Au long des cinq scènes, mère et fils s’affrontent dans un duel verbal impitoyable et dévastateur, s’envoient quelques vérités bien senties et un nombre insensé de vacheries plus cinglantes les unes que les autres. C’est cruel, amer, mais on rit aussi parfois… jaune. C’est aussi savoureux que ces bonbons à la gomme si acides qu’on ne peut s'empêcher de grimacer quand on les mange, mais qu’on s’empresse de finir pour replonger aussitôt la main dans le paquet. Un pur délice !
Au fait, les filles, toute ressemblance avec votre belle-mère est-elle réellement fortuite ?

Je ne t’ai jamais aimé, de François-Marie Banier – Gallimard - 99 pages

Extrait choisi :
La mère : Réfléchis… Un enfant par chambre, c’est à coup sûr un petit malheureux dans chacune. La maman ne peut pas dire bonsoir à ses deux oiseaux en même temps.
Le fils : D’autant que nous étions trois !
La mère : L’un des deux est toujours jaloux.
Le fils : L’un des trois !
La mère : Deux, trois… bon !
Le fils : Elles étaient insupportables ces distributions de faveurs, le midi, que tu allais accorder le soir. « Toi, aujourd’hui, mon chéri, je ne t’aime pas. Alors, on n’a pas droit, après dîner, à une minute avec sa maman. Pas cette fois, non… A la rigueur dix secondes, mais pas de bisou… » A l’autre, on ne sait pourquoi : « Toi, mon Jésus, tu auras ta maman tout le temps que tu veux… ».
La mère : Je vous ai aimés autant l’un que l’autre.
Le fils : Aussi peu.

Corps divins pour un monde parfait

Après avoir longtemps été considéré comme anecdotique, souvent raillé et un peu vite réduit au rang de kitschissime, le travail de Pierre et Gilles semble être désormais en odeur de sainteté. A l’heure où la galerie Jérôme de Noirmont expose les œuvres réalisées ces deux dernières années, Odon Vallet, docteur en sciences de la religion, décrypte le panthéon du plus célèbre duo d’artistes français dans son livre, Corps Divins.
La Sainte Famille, Krishna, Ganymède, David et Jonathan, Bouddha, Sarasvatî, Adam et Eve, Apollon, Mercure… Depuis l’origine, et notamment leur fameuse série Les Saints, l’univers et l’esthétique de Pierre et Gilles puisent avec jubilation dans l’imagerie pieuse des religions du monde : figures bibliques, divinités hindoues, dieux de la mythologie et même demi-dieux du show biz. Dans leurs tableaux se côtoient sans complexe, dans des compositions ambiguës, le trivial (voire l’érotisme) et le sacré. « L’univers contrasté de Pierre et Gilles mêle avec beaucoup de talent le honteux et le sacré, saints en érection et diables en prière. Il s’agit moins de provocation que d’ambivalence dans la confusion des sentiments et l’inconscient des contraires. […] L’art de Pierre et Gilles est de rapprocher la colombe du Saint-Esprit et le serpent du tentateur » résume Odon Vallet.
Ces thèmes récurrents et quasi obsessionnels, ainsi que d’autres qui leur sont familiers, se retrouvent dans leur exposition, Un monde parfait, à la galerie Jérôme de Noirmont. Bien que l’exposition emprunte son titre à la rengaine insouciante d’Ilona, on remarquera que la réalité du monde fait son apparition dans l’univers fantasmagorique de Pierre et Gilles, avec des œuvres comme Iraq war (2006), David et Jonathan (2005), qui prône le rapprochement musulmans/juifs, L’Afrique brise ses chaînes (2006), référence à l’esclavage et au passé colonialiste, ou Vive la France (2006), image d’une France black blanc beur fantasmée mais qui n’existe pas en réalité. Dans Pierre et Gilles : tout sauf futile, le texte du catalogue de l’exposition, Pierre Ardenne n’hésite pas à faire la démonstration de l’engagement politique des artistes. « Ce terme de "politique", sans doute, paraîtra déplacé, outrancier même à ceux qui ont une fois pour toutes – à tort- catalogué Pierre et Gilles sous l’étiquette de livreurs d’images chic de tendance esthétique Gay pour modèles ultra-narcissiques. […] A leur manière si singulière, non moins "politiquement" que les enragés les plus affichés, eux se seront même montrés les plus oecuméniques d’entre les pasteurs de la Causa Sexualis. Ne furent-ils pas les premiers, eux qui vivent depuis 1976 au grand jour, leur liaison, à esthétiser leur vie de couple, comme en témoignent une myriade d’autoportraits doubles, du Totem (1984) à l’emblématique Les mariés (1992) ? »
Pour celles et ceux qui ne connaissant pas encore Pierre et Gilles, et voudront juger par eux-mêmes de la portée de leurs créations, la Galerie Nationale du Jeu de Paume, à Paris, rassemblera plus d’une centaine d’œuvres, du 2 juillet au 23 septembre 2007, pour la rétrospective Pierre et Gilles 1976 – 2006, qui sera auparavant passée par la Russie.

Corps divins, d’Odon Vallet – Editions du Chêne – 181 pages
Un monde parfait – Texte : Paul Ardenne - Galerie Jérôme de Noirmont Paris - 88 pages

17 novembre 2006

Tworki, terre d’asile

Jamais asile n’a si bien porté son nom. Dans ces années de fin de seconde guerre mondiale, l’hôpital psychiatrique de Tworki fait figure de havre de paix, tandis que hors les murs s’exprime la vraie folie des hommes. Géré par les occupants Allemands, Tworki fait appel aux connaissances comptables de quelques jeunes Polonais. Parmi eux, il y a Jurek, le narrateur, jeune garçon sympathique, féru de poésie, qui passe son temps à réciter des vers de sa composition à ses amis. Et puis, il y a Sonia, la jolie et mystérieuse Sonia, dont il tombe amoureux au premier regard. Mais Sonia, elle, aime Olek, le meilleur ami de Jurek, qui se console alors auprès de la douce Janka, elle aussi employée à la comptabilité. Tandis que ce quatuor insouciant évolue parmi les pensionnaires de Tworki, la folie du monde extérieur va franchir les murs de l’asile…
Amour fou
. Comme à ses collègues Polonais, ce nouveau poste assure à Jurek la sécurité : sécurité de l’emploi, du logement et du repas. Les Allemands qui gèrent l’endroit sont humains, en rien comparables aux monstres nazis. Que la guerre alors semble loin, dans le parc de l’asile où Sonia s’enivre d’air pur et de vitesse sur la balançoire improvisée sous la charmille. Bien sûr, il y a les privations, mais le quatuor s’en accommode tant bien que mal, profitant du moindre moment de liberté pour se retrouver, jouer aux cartes, danser, s’aimer.
Les préoccupations des jeunes de cette époque pourront paraître naïves, leurs rapports réservés, à mille lieues de la jeunesse d'aujourd'hui, mais ce sont ces moments là dont se souvient Jurek, ceux-là seuls qui restent à jamais gravés dans sa mémoire. Des épisodes insignifiants aux yeux du lecteur prennent alors une place importance dans le récit du narrateur. Mais des responsables de Tworki, on ne saura que très peu de choses ; les pensionnaires, à l’exception notable d’Antiplaton, seront souvent réduits à des pyjamas rayés errant dans le parc de l’hôpital. Puis, petit à petit, la réalité du monde rattrape les personnages.
Outre son traitement original de la seconde guerre mondiale, ce roman se démarque par son style qui, à l’image de son poète de narrateur, use de rimes et d’allitérations, qui le font ressembler souvent à un poème en prose ou à un long chant. C'est justement ce style particulier qui m'a demandé un certain temps d’adaptation pour entrer dans le récit et réellement l’apprécier. Mais une fois déchiffrée la partition, le chant s’immisce doucement pour ne plus se déloger de l’esprit.
Un très beau roman.

Tworki, de Marek Bieńczyk - Traduction : Nicolas Véron - Denoël - 272 pages

10 novembre 2006

Gros plan sur... James Purdy

Qui est-ce ? Né en 1923 en Ohio, James Purdy est un auteur à part dans la littérature contemporaine américaine. Depuis son entrée en littérature au début des années 1950, il a produit une œuvre considérable, mais controversée : dix-neuf romans, neuf recueils de nouvelles, neuf autres de poésie et seize pièces de théâtre. Malgré cela, Purdy demeure peu connu du public, car souvent ignoré par la critique. Cependant, certains auteurs, comme Dennis Cooper par exemple, se réclament de son influence. Purdy vit actuellement à Brooklyn.

Pourquoi faut-il le lire ?
Pour les raisons mêmes qui ont amené les critiques à ignorer Purdy. Pour son style poétique particulier, combinant langage familier et allégorie, donnant à ses romans des allures de tragédies grecques, sombres et baroques, à l’atmosphère oppressante. Pour ses personnages tourmentés en manque d’amour, issus de l’Amérique profonde et rurale. Parce que Purdy dénonce une certaine morale, le dysfonctionnement des familles, le fondamentalisme religieux, les stéréotypes raciaux…

Par quoi peut-on commencer ?
Dans Chambres étroites, un adolescent, Sidney, est condamné pour l'assassinat de Brian McFee. Il revient dans son village à sa sortie de prison, et entre au service de Gareth Vaisey, paralytique rendu impotent dans accident survenu lors d'une course engagée avec... ce même Brian McFee. Va s’installer alors entre Sidney et Gareth une relation trouble, marquée par une dualité attirance/répulsion. Inutile de préciser qu’à côté, Brokeback Mountain, c’est "Martine à la montagne".
Le héros de Je suis vivant dans ma tombe, Garnet, vétéran rescapé de la guerre du Pacifique, a été affreusement défiguré et mutilé par un obus, à tel point que rares sont ceux capables de le regarder sans avoir la nausée. Pour le soigner et lui tenir compagnie, il engage Quintus, un jeune Noir pieux, qu’il charge également d’envoyer ses lettres d’amour enflammées à la jolie veuve Nance.

Pulsions, sexe, fureur et violence... Des romans de Purdy que j’ai lus, ces deux là m’ont laissé des traces indélébiles. Ames fragiles s’abstenir. Lecteurs qui aiment être bousculés et dérangés bienvenus.

Chambres étroites, de James Purdy - Traduction : Léo Dilé - Le serpent à plumes/Motifs - 264 pages
Je suis vivant dans ma tombe, de James Purdy - Traduction : François-Xavier Jaujard - Le serpent à plumes/Motifs - 184 pages

06 novembre 2006

Unfortunate housewife

Diana vit dans un rêve. Celui que font toutes les gentilles petites filles des classes moyennes américaines. A quarante ans, la blonde Diana a gardé son physique avantageux d’adolescente. Heureuse en ménage, elle est mariée à un sexy professeur de philo, avec qui elle a eu une adorable petite fille. Elle vit dans une banlieue résidentielle où elle bichonne sa jolie maison et roule en monospace. Femme au foyer irréprochable, elle trouve même le temps d’enseigner le dessin à mi-temps. Il n’y a pas longtemps encore, elle avait même un chat, c’est dire si le bonheur est parfait.
Mais ce présent, trop heureux pour être honnête, et le passé, où plane la mort, vont s’entrechoquer dans des flashes de plus en plus fréquents, et mettre à mal l'équilibre psychique de Diana. Car l’image lisse de l’épouse parfaite cache celle d’une adolescente traumatisée par le carnage perpétré un beau matin dans son lycée par un garçon venu trucider tout ce qui bougeait sur son passage. Quand le meurtrier déboule dans les toilettes des filles, où Diana se refait une beauté en compagnie de sa meilleure amie, il les menace de son arme, et les place face à un choix cornélien : « Laquelle de vous deux va mourir ? ». Tandis que l’une va accéder au statut de quasi-sainte, l’autre n’aura pas trop d’une vie pour expier sa lâcheté.
Le Choix de Diana
. Cuné m’avait mis l’eau à la bouche avec son billet. C’est vrai qu’il y a de bonnes choses dans ce roman, notamment le flou très bien entretenu qui entoure les deux filles, et pourtant, je reste très mitigé. Ca commence sur les chapeaux de roues par un prologue super efficace à la Tarantino. Mais passées ces quelques pages, on se retrouve englué dans une ambiance Femmes au foyer désespérées sous Prozac. Ca n’en finit plus de dégouliner d’un bonheur poisseux. On n’en peut plus de cette guimauve. Quand est-ce qu’il se passe enfin quelque chose ? Puis, vers le milieu du roman, enfin, ça frémit. Le cadavre n’était pas tout à fait mort. Pas trop tôt. L’étrange s’insinue peu à peu, pour s’emparer du quotidien, à la manière de Stephen King… mais un Stephen King convalescent. Soit, on s'interroge un peu au sujet de cette pauvre Diana (est-elle victime de visions, est-elle menacée par une force obscure ou tout cela n’est-il que le fruit de son imagination ?). Puis, rapidement, la chute arrive avec ses gros sabots.
Selon moi, le roman pêche par son manque… de pêche justement. Il est très bien écrit cela dit, mais Laura Kasischke est trop en retenue. Elle semble s’être trop centrée sur le bouquet final (qui pour moi a fait l’effet d’un pétard mouillé) en négligeant de réveiller l’attention du lecteur par quelques bonnes fusées qui explosent au bon moment, au bon endroit. Bref, elle n’a pas réussi à me tenir en haleine, ni d’ailleurs à m’intéresser de plus près à cette Diana que j’ai regardé se débattre d’assez loin.
Petit bonus : en faisant une recherche sur Internet, j’ai découvert qu’Uma Thurman va endosser le rôle de Diana dans le film tiré de ce roman, In Bloom, réalisé par Vadim Perlman. A suivre ?

La Vie devant ses yeux, de Laura Kasischke – Traduction : Anne Wicke – Points Seuil – 352 pages

05 novembre 2006

Monstres (sacrés) & Cie

Dans la famille Frankenstein, je voudrais le père.
De Frankenstein, on connaissait la mère, l’écrivain anglais Mary Shelley. Christopher Bram nous en dit plus sur son père : James Whale, réalisateur britannique, émigré à Hollywood en plein âge d’or des studios.
Quand le roman débute, James Whale est de retour chez lui après voir été admis à l’hôpital suite à une attaque cérébrale. Au fil des flash-back, on va en apprendre un peu plus sur ce vieil homme secret, qui sa vie durant n’a cessé de retoucher sa biographie au gré de ses humeurs : son enfance en Angleterre, sa participation à la Première Guerre Mondiale, son arrivée à Hollywood, sa glorieuse carrière de réalisateur, sa décision de se retirer du monde pour se terrer dans sa somptueuse villa. Jusqu’à ce fameux jour de 1957, où son corps est découvert dans sa piscine.
Jimmy goes to Hollywood
. Si les circonstances exactes de la mort de Whale n’ont jamais été élucidées, Christopher Bram, lui, prend d’emblée le parti du suicide, motivé selon lui par l’état de santé du cinéaste, dont les facultés mentales déclinaient rapidement, et par son amertume de n’être considéré, à la fin de sa vie, que comme un réalisateur de films de série B. Car toute sa vie, Whale aura souffert de n’être passé à la postérité que pour deux de ses films (et pas parmi ses meilleurs), réalisés dans les années 1930 : Frankenstein, immortalisé par Boris Karloff, et une de ses suites, La Fiancée de Frankenstein.
Bram rend avec brio l’ambiance du Los Angeles des années 1950, où se croisent entre autres Elsa Lanchester, Charles Laughton, Elizabeth Taylor, ou David Lewis, producteur de La Dame aux camélias avec Garbo, qui a été l’amant de Whale pendant vingt ans. Cette homosexualité n’est d’ailleurs pas étrangère à la mort du réalisateur, puisqu’elle est la cause de son éviction des studios, Hollywood ne voyant pas d’un bon œil dans les années 30 que cet Anglais affiche ouvertement ses préférences.
Contre toute attente, Le Père de Frankenstein m'a offert un agréable moment de détente. Si ce roman n'a pas la prétention de révolutionner la littérature, son style est fluide et, détail non négligeable, la psychologie des personnages est soignée, Whale en tête, qui même s’il est souvent antipathique, sait se montrer touchant par moment. Petite précision, Le Père de Frankenstein n’est pas une biographie. Christopher Bram a pris quelques libertés avec la réalité, en faisant se rencontrer de personnes ayant réellement existé et des personnages totalement imaginaires. Les férus d’histoire du cinéma vont donc en être pour leur argent.
Astuce du chef : pour que ce roman exhale pleinement toutes ses qualités, dégustez-le au soleil, au bord de l'eau (oui je sais, c'est pas vraiment la saison sous nos tropiques).

Le Père de Frankenstein a été adapté au cinéma en 1998, sous le titre Gods and Monster, film réalisé par Bill Cordon, qui a tout de même reçu le prix de la Critique à Deauville, et l'Oscar du meilleur scénario en 1999.

Le Père de Frankenstein, de Christopher Bram – Traduction : François Delzors & François Rosso – Passage du Marais - 312 pages

04 novembre 2006

Je blogue, tu blogues, nous bloguons

Ces derniers temps, la même question semble tarauder les blogs que je visite quotidiennement : pourquoi blogue-ton ? Au-delà du sempiternel débat de l’espace que le monde virtuel « vole » à l’existence réelle, se pose la question des vraies motivations des blogueurs. Question qui forcément me renvoie à mes propres motivations.
Journal intime ou carnet de voyage à l’origine, le blog prend aujourd’hui la forme d’espaces d’expression variés et sophistiqués, pénétrant aussi bien les milieux privés que professionnels. Au départ donc était le blog, version high-tech du journal intime, un document très personnel qui évolue selon les humeurs et les expériences de son auteur. Là où son ancêtre papier avait pour vocation de rester secret, tenu précieusement à l’abri des regards étrangers (excepté pour certains écrivains qui finissaient par les publier un jour ou l’autre), le blog est désormais livré sur la place publique. Et pas seulement à un cercle restreint de proches et d’amis. Aussi, et surtout, à une somme d’inconnus que l’auteur du blog ne connaît pas et, souvent, ne connaîtra jamais.
Ce passage de l’intime au public, l’air de rien, bouleverse profondément les lois du genre et fausse la donne. Tout d’abord, ce que l’auteur du journal intime peut révéler sans crainte de peu gratifiant sur sa personnalité est voué à rester entre lui et… lui-même. Certains peuvent même aller très loin, poussant alors l’exercice jusqu’à l’autoanalyse. Aujourd’hui, avec le blog, la tentation est grande de donner une image de soi plus valorisante, transformant ainsi ce nouvel outil en temple dédié au culte du dieu Ego. Une propagande de l’intime en quelque sorte. Arranger la réalité à son avantage, c’est pas très grave, à peine un mensonge, hein ? Et puis de toutes façons, les personnes qui lisent les blogs, on ne les connaît même pas, alors ils ne vont pas en rêver si on trafique un peu la vérité, non ? C'est sur ces bases que fleurissent des blogs aux auteurs, boursouflés d’orgueil, persuadés de détenir la parole universelle, essayant tant bien que mal de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. La mythomanie de l'ère technologique élevée au rang de grand art.
Pas de chance pour moi, l’introspection n’est pas mon fort, même si je le regrette parfois. Quant à faire le mariole pour me faire remarquer, c’est même pas la peine d’y penser. Je ne suis pas de ceux qu’on invite pour mettre l’ambiance et faire rire la galerie dans une soirée. Je ne l’ai jamais été. Enfant déjà, je me rêvais en réalisateur plutôt qu’en acteur, en journaliste plutôt qu’en présentateur du journal de 20 heures. Dans mon entourage familial et professionnel, personne ne sait que je tiens ce blog. Bien sûr, mon amoureux le sait, mais il ignore tout de son nom, de son thème, et de son adresse. C'est mon truc à moi. Ce n’est pas pour rien que j’ai volontairement escamoté la rubrique Profil sur mon blog. Une description, une photo, un portrait chinois, sont autant d’éléments susceptibles d’influencer l’image que l’on peut se faire d’un(e) inconnu(e). Cela dit, pauvre naïf que je suis, j’ai vite perdu mes illusions en prenant conscience combien de simples livres pouvaient en dire long sur leur lecteur. Je sais donc que cette image de moi que je voulais à tout prix conserver neutre, sans a priori, ne l’est déjà plus, après à peine trois mois de blog. Cette nouvelle image, fatalement tronquée et réductrice (voire idéalisée parfois), ne correspond sûrement pas tout à fait à celle qu’ont de moi les gens qui me fréquentent au quotidien. Une chose est certaine, les deux sont complémentaires. Ironiquement, dans la courte vie de ce blog, c’est un billet plus personnel que les autres qui a généré le plus de commentaires (8, mon record ! arf arf). Mon pire cauchemar, Ron est en train de le vivre. Depuis plusieurs années, Ron raconte avec un certain talent, et un ton bien personnel, les anecdotes de sa vie d’infirmier et de son quotidien. De quoi tenir en haleine chaque jour 5 000 lecteurs, dont je fais partie. Chapeau bas. De quoi aussi attirer l’attention d’un petit éditeur qui l’invite à en faire un livre. Qui dit livre, dit promo. Et voilà notre Ron invité sur France 3, chez Taddeï. Lui qui jusque là se protégeait sous son pseudo se retrouve exposé, livré en pâture au public, à sa famille, ses collègues, et ses malades. C’est son choix, il semble gérer cela très bien. Mais très peu pour moi. Et, certains commentaires à son propos, où jalousie et envie sont à peine déguisées, me confortent dans ma position.
Cet exemple illustre un autre effet pervers du blog : ce qui avec le journal intime reste un exercice totalement désintéressé, se transforme de plus en plus souvent en un tremplin vers la célébrité, tout au moins l’espoir d’une gloire plus ou moins fulgurante, chaque prétendant souhaitant ardemment au fond de lui que le quart d’heure promis par Warhol dure toute la vie. Les rares réussites du genre entretiennent le mythe. Alors, pour y parvenir, tous les moyens sont bons : les plus téméraires choisiront de se focaliser sur des thèmes vendeurs (le cul et le people étant dans ce domaine des valeurs sûres), les plus timorés se contenteront de saupoudrer leur blog des mots clés vedettes des recherches Goo*gle du moment. Automatiquement, les statistiques explosent, les blogs en question devenant beaucoup plus attrayants pour les boîtes de marketing qui inondent alors leurs auteurs de cadeaux divers et variés, mais pas désintéressés. « Tu peux pas rêver meilleur retour sur investissement qu’un bon buzz, Coco ». Enfin, les plus talentueux -et les plus courageux- ne compteront que sur leur talent, leur vision décalée, leur originalité, leur esprit de créativité, pour attirer l’attention d’un professionnel de la profession qui leur mettra le pied à l’étrier. Pourquoi pas, tant que c’est fait avec sincérité. Beaucoup de prétendants, peu d’élus.
Mon entrée dans le monde du blog n’a certainement pas été motivée par une soif ardente de célébrité, quelle qu’elle soit. La raison principale est que j’y voyais un excellent moyen de réapprendre à regarder le monde et m’émerveiller à nouveau des petites choses de tous les jours. Retrouver une certaine fraîcheur et remettre en branle ma curiosité au quotidien. Le déclic, je l’ai eu en lisant ce billet. C’était comme si c'était moi qui l'avais écrit, c’était exactement ce que je voulais atteindre ! L’absence d’un quelconque projet motivant dans le cadre de mon boulot a également aidé à ce que je saute le pas. En outre, en passant par un fournisseur de blogs clés en main, créer un blog ne me demandait pas connaissances techniques trop poussées. Quelques bidouilles HTML sur les modèles standard proposés m’ont permis de créer un espace qui me ressemble suffisamment pour me contenter, même si l’éternel insatisfait que je suis, rêve de beaucoup mieux.
Malheureusement, je n’ai pas réussi à tenir mes engagements. Je suis vite tombé en rade d’inspiration. Pas doué pour le bonheur au quotidien, peut-être. Trop réticent à se dévoiler, c’est sûr. Pas assez de talent, certainement. Mais, ce projet de blog me tenait toujours à cœur et mon boulot me laissait toujours assez de temps pour le mettre en place. Alors, j’ai choisi d’axer la "version 2.0" de mon blog sur ce qui occupe une grande partie de ma vie : la littérature. Puisque je suis amené professionnellement et personnellement à lire régulièrement, pourquoi ne pas garder trace de ces lectures et, tant qu’à faire, les partager avec d’autres amateurs ? Livrer ses impressions de lecture en toute honnêteté, affirmer ses goûts, qu’ils soient ou non dans l'air du temps, mais surtout en justifiant toujours les coups de griffes et les coups de cœur, en toute liberté, de sang froid… In Cold Blog était né.
J’ai lu quelque part que l’espérance de vie d’un blog est de trois mois. In Cold Blog n’a pas encore passé ce cap fatidique. On verra… Pour ce qui est de la gloire, c’est définitivement foutu. La littérature n’a jamais été un thème vendeur. Il n’y a qu’à voir comment les chaînes de télévision se débattent pour essayer d’imposer un digne successeur à Apostrophes. Ce n’est pas grave. Avoir des centaines de visiteurs arrivés là plus ou moins par hasard et qui ne reviendront jamais n’est pas mon objectif. Réussir à fidéliser les lecteurs avec des billets plus ou moins bons selon l’inspiration du jour, c’est une autre paire de manches. Cela dit, je dois avouer que l’expérience est bien plus enrichissante quand un échange se crée à travers les commentaires (qui me donnent par là même occasion une vague idée du trafic). Si je ne suis pas obsédé par les statistiques, je ne suis pas différent de tout un chacun : je guette les commentaires que les visiteurs ont bien voulu laissé comme trace de leur passage, je suis ravi de voir qu’un blogueur que je lis régulièrement a inscrit mon blog dans ses liens. Et quand un blogueur que j'apprécie plus particulièrement renvoie vers l’un de mes billets, alors là, c’est carrément l’extase… l’espace d’un instant.
In Cold Blog me demande du temps. Du temps pour essayer d’en améliorer l’ergonomie. Du temps pour rédiger les billets, lire les blogs de mes "confrères" (qui seraient plutôt des "consoeurs" d'ailleurs), me tenir informé de l'actualité littéraire... Ainsi que l’a dit si justement So, le fait que ce blog soit public m’oblige à plus de rigueur, plus d’exigence. Ca me travaille sans arrêt, ça me trotte dans la tête jour et nuit : trouver un angle un peu plus original pour le prochain billet, mettre en place de nouvelles rubriques… Et, pour le moment, c’est ça qui est bien.

02 novembre 2006

Si loin, si proche

14 kilomètres. Quatorze petits kilomètres seulement séparent les côtes marocaines de l'Espagne. Pour les jeunes Marocains, garçons et filles qui observent les lumières sur la rive d’en face, le rêve européen semble à portée de main. Pour un peu, ils seraient prêts à le rejoindre à la nage. Tous n’ont qu’une obsession : « brûler » le détroit de Gibraltar, partir vers ce qu’ils imaginent être un avenir meilleur, quitte à périr dans l’aventure. Comme tous ceux dont on a retrouvé, un jour, le corps gonflé, échoué sur une plage espagnole. Dans ce Maroc des années 1990, d’avant Mohammed VI, les jeunes, même les plus diplômés, errent, désoeuvrés. Frustrés, voire humiliés, par un pays où règnent chômage, corruption et trafics en tous genres, ils rêvent d’aller faire fortune en Europe, et de revenir au pays, un jour, la tête haute, et riches tant qu’à faire.
Pour réaliser ce rêve fou, tous les moyens semblent bons. Nourredine, part à bord d’une embarcation illégale, surchargée par des passeurs sans scrupules, mais n’arrivera jamais à destination. Mohamed-Larbi, qui a cherché refuge dans la religion, se retrouve retenu contre son gré dans un camp d’entraînement au Pakistan. Azel a préféré suivre Miguel, un riche Espagnol qui le prend à son service, en échange du visa tant désiré. Après quelques mois passés à Barcelone, il convainc Miguel de faire venir sa sœur, Kenza. Tandis que celle-ci profite intensément de sa nouvelle vie, Azel, las de devoir satisfaire les caprices de Miguel à toute heure du jour et de la nuit, se renferme peu à peu sur lui-même, jusqu’à sombrer dans le désespoir.
De l’autre côté du miroir
. La fuite est ce qui lie ces destins croisés. Bien plus que leur pays, les personnages de Tahar Ben Jelloun se fuient eux-mêmes. La dure réalité du mirage européen va briser leurs rêves infantiles, pour les confronter à leurs fêlures et à leurs souffrances. Ben Jelloun ne se pose pas en donneur de leçons, il se contente de raconter. Il raconte le quotidien de ces jeunes, de leurs familles, et à travers eux questionne sur les relations entre le Nord et le Sud, sur l’exil et ses blessures. Par le roman, il nous faire entrer de plain pieds dans une actualité malheuresuement banalisée.

Partir, de Tahar Ben Jelloun – Gallimard - 225 pages