Michel Tolliver est vivant. Après les États-Unis et le Royaume-Uni, Armistead Maupin viendra en France nous annoncer la bonne nouvelle en avril prochain. Mais avant sa venue, il a accepté de se prêter au jeu de l'interview et de répondre aux questions que je brulais de lui poser depuis que j'ai refermé Michael Tolliver lives.
Armistead Maupin, lui aussi, est bien vivant. Il travaille actuellement sur un prochain roman et un projet de comédie musicale tirée des Chroniques mis en musique par Jake Shears du groupe Scissor Sisters. Bref, il n'a jamais été aussi heureux et il le dit.
Quand le roman est paru aux Etats-Unis, vous avez déclaré dans vos interviews que Michael Tolliver est vivant n'était pas la suite des Chroniques de San Francisco. Etait-ce pure provocation de votre part ou un moyen de vous protéger d’éventuelles critiques ?
En fait, c’était une façon de préparer mes lecteurs car Michael Tolliver est vivant n’est pas comme le reste des Chroniques de San Francisco. C’est une narration à la première personne, contrairement à la trame habituelle où je fais intervenir plusieurs personnages, et je ne voulais pas que les gens s’attendent à retrouver ce format-là. Bien entendu, le roman est la continuité des Chroniques, comme pourra le confirmer toute personne qui le lira. J’ai simplement envisagé le récit sous un nouvel angle cette fois-ci.
Pourquoi avoir attendu dix-huit an savant de donner une suite à Bye bye Barbary Lane ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ce besoin chez vous ?
Je voulais écrire sur cette génération de gays à laquelle j’appartiens, ces hommes qui longtemps ont été pratiquement invisibles, qui ont conduit une révolution puis ont du subir une virulente homophobie et vivre le cauchemar du Sida. Maintenant que nous sommes arrivés au seuil du troisième âge [ndlr : Maupin a 63 ans], nous nous retrouvons confrontés aux problèmes "ordinaires" liés à l’approche de la mort. Je voulais explorer ce que cela représente pour nous, que ce soit en termes d’amour et de sexe ou à propos de notre quête d’une famille. Pour ce faire, j’aurais pu créer un nouveau personnage mais il m’a paru plus logique de faire appel à Michael Tolliver, puisque de nombreuses personnes se souviennent de son histoire comme si c’était la leur.
Vous avez souvent dit qu’il y avait beaucoup de vous-même dans le personnage de Mary Ann, et bien sûr dans celui de Mouse. Dans ce nouveau tome, il semblerait que Michael ait pris le pas sur Mary Ann, non ?
N’en soyez pas si sûr ! Mon prochain roman s'intitule Mary Ann in Autumn.
J’imagine que de placer votre personnage principal dans une situation similaire à la vôtre et d’écrire le roman à la première personne vous a permis de vous exprimer plus librement et ainsi d’en dire plus sur vous que dans les volumes précédents. Etait-ce un besoin ?
Je parle toujours de moi ou tout du moins je tire parti de ma propre expérience. Même quand j’écris sur les lesbiennes ou les hétéros. En fait, c’est bien plus difficile quand le personnage me ressemble de trop près, parce que je dois lutter contre ma propre vanité et la tentation que j’aurais de le rendre héroïque. J’ai révélé beaucoup de moi-même dans Maybe the Moon, mon roman qui parlait d'une naine juive hétérosexuelle. Elle est tout mon opposé et, de ce fait, un parfait déguisement pour moi. C’était beaucoup plus simple alors de dévoiler mes failles et mes défauts les plus intimes.
Dans Michael Tolliver est vivant, une des préoccupations majeures de Mouse est la différence d’âge qui existe au sein de son couple. Pas tant parce que ces années de différence le gênent mais parce qu’il craint que son compagnon, plus jeune que lui, ne le quitte un jour et qu’il se retrouve alors seul jusqu’au jour de sa mort.
Nous avons tous nos peurs, n’est-ce pas, quelles qu’elles soient. La plupart d'entre elles viennent du fait que nous ne nous sentons pas dignes de l’amour qui nous est donné. Seule la personne qui nous est assortie nous fait sentir que nous méritons cet amour. En fin de compte, c’est aussi simple que ça. C’est ce qui m’arrive actuellement et je n’ai jamais été aussi heureux.
La famille est également un sujet important dans Michael Tolliver est vivant. Même si je pressens quelle sera votre réponse, pensez-vous que l’on doive donner sa préférence à sa famille biologique ou à sa famille de cœur ?
La réponse dépend des familles en question. Au final, je pense que nous allons là où se trouve l’amour sans condition.
A propos de famille, depuis le temps que vous vivez avec les locataires du 28, Barbary Lane, ils sont devenus un peu comme une famille pour vous aujourd’hui. Seulement, il arrive par moments que la famille nous porte sur les nerfs. Vos personnages vous pèsent-ils de temps en temps ?
Non. Pas le moins du monde. Je n’écris pas tout le temps, comme vous l’aurez remarqué, donc je ne me sens pas étouffé par mon travail ou mes personnages. Je n’ai jamais écrit quelque chose que je ne voulais pas écrire. Je leur suis simplement reconnaissant du savoir et de l'existence qu’ils m’ont donnés. Je serais fou de penser autrement.
Dans ce roman, les scènes de sexe m'ont semblé plus nombreuses et plus détaillées que dans les Chroniques de San Francisco. Vous êtes-vous senti plus libre de le faire aujourd'hui qu'au moment de l'écriture des Chroniques (soit à cause de la soit-disant évolution des mentalités ou de votre notoriété) ? Vous étiez-vous auto-censuré alors ?
Mes premiers livres sont d’abord parus dans un quotidien, je n’avais donc pas d’autre choix que de m’auto-censurer. Cela dit, je suis fier d’avoir participé à créer un climat qui m’a permis, ainsi qu’à d’autres, de vivre ma vie de gay plus ouvertement au fur et à mesure du temps. Je suis un vieux schnock maintenant, je me sens donc moins concerné par ce que les autres peuvent penser. Mon éditeur américain voulait que je retire les scènes les plus explicites de Michael Tolliver est vivant. Elle pensait que cela ferait fuir les lecteurs hétéros, spécialement les femmes. En fait, il s’est avéré que c’est tout le contraire qui s’est passé. La plupart des gens, au moins ceux qui ont lu le roman, ont apprécié de pouvoir voir comment baise l’autre moitié de la population. En outre, les scènes de sexe dans ce roman sont sensées révéler quelque chose d'autre, au-delà du simple sexe lui-même. Comment, par exemple, un couple homo qui s’aime négocie son premier "plan à trois". Ou bien ce qui passe dans l’esprit d’un gay quand il fait l’amour avec un homme qui auparavant était une femme. Les descriptions de l’acte sexuel sont de formidables occasions pour un auteur de faire preuve d’humour et de finesse.
Dans mon entourage personnel et professionnel, j’ai effectivement remarqué que, les gays exceptés, ce sont les filles hétéros qui sont vos plus grandes fans. Est-ce pareil dans les autres pays ?
Ceci est encore plus vrai en France que nulle part ailleurs. Quand elles viennent aux séances de dédicace, elles ont souvent de petits rires nerveux et des regards énamourés. Si j’étais hétéro, je coucherais non stop.
Comment se fait-il que les Français aient dû attendre quinze ans avant de pouvoir découvrir vos Chroniques ?
Il nous a fallu du temps avant de trouver un éditeur. Ce n’est pas facile pour les Américains de pénétrer le marché littéraire français. C’est pour cela que je suis particulièrement fier que mes romans aient été si largement plébiscités en France.
Quand vous écriviez les Chroniques de San Francisco, aviez vous le sentiment d'écrire une histoire universelle qui dépasserait la simple évocation des homos et de la société de San Francisco des années 1970 ?
Au fond de moi, je rêvais que cela puisse affecter mes lecteurs en ce sens, mais jamais je n'aurais imaginé jusqu’où cette histoire me conduirait.
Armistead Maupin ne connait pas encore toutes les étapes de sa prochaine tournée promotionnelle française. Les Editions de l'Olivier n'ont pas daigné me communiquer son programme.
Sachez tout de même qu'Armistead Maupin sera en dédicace le dimanche 6 avril, à 14h00, à la librairie Les mots à la bouche, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, à Paris.
Edit du 29/02 : Armistead Maupin sera également en signature au Furet du Nord de Lille le 08 avril.
A noter également : une longue interview, plus orientée sur sa vie de gay, dans le dernier numéro de Têtu (n°131, mars 2008).
Special thanks to Sara Bixler.