28 septembre 2006

Monument aux morts

Ces Cris, ce sont ceux que lancent douze poilus de la guerre de 1914 du fond de leurs tranchées de boue gorgées de sang. Ces sont aussi ceux, insoutenables, du soldat gazé, agonisant à quelques mètres de là. Ou encore ceux, obsédants, poussés jour et nuit par l’« homme-cochon », un soldat fou qu’ils imaginent errant, tel un esprit prisonnier du purgatoire, entre les deux lignes de front.
Au fil des pages, les monologues intérieurs de ces douze compagnons d’armes vont se succéder, pour s’élever en une sorte de chant polyphonique, de prière incantatoire contre la barbarie et l’absurdité de la guerre. Terrés dans leurs tranchées, ils vont, tour à tour, dire leur quotidien, rythmé par les assauts, mais aussi par leurs peurs et leurs douleurs. La mort n’est jamais loin, même pour Jules, le permissionnaire qui a la chance de quitter le front pour quelques jours, mais qui reste obsédé par les voix de ses compagnons de galère.
A la sueur du front.
Quand j’ai lu Cris, premier roman de Laurent Gaudé, je n’ai pas fait le rapprochement avec l’auteur consacré par le prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, et tant mieux, car ça aurait sans doute influencé, malgré moi, mon ressenti. En fait, il y a de la pièce de théâtre dans ce texte, et il n’est pas étonnant que l’auteur ait fini par l’adapter pour les planches. Les mots et les situations sonnent justes. Le style épuré évite tous les excès du genre, pas de pathos inutile, de mélodrame dégoulinant ou d’héroïsme déplacé. Gaudé emmène son lecteur avec ses personnages dans le chaos des tranchées et lui fait éprouver -littéralement- la peur qui noue le ventre en permanence, la terreur à la pensée de mourir, l’angoisse de n’avoir d’autre choix que de devoir tuer pour survivre.
Lire un extrait ici.

Cris, de Laurent Gaudé – Actes Sud-Babel – 128 pages

27 septembre 2006

C'est celui qui le dit...

« Une Anna Gavalda sous ecsta ». Voilà, à peu de chose près (je cite de mémoire), comment le journaliste concluait sa chronique de Connard !, le livre d’Arièle Butaux. La couverture kitschouille à l’humour décalé n’était pas pour me déplaire non plus. Mais, l’actualité littéraire du moment était si riche, que ce Connard ! ne faisait pas le poids face aux nouveautés. Des mois plus tard, au détour d’une visite sur un site de vente de livres d’occasion, le fameux Connard ! s’est rappelé à mon bon souvenir, et un Connard ! soldé à 75 %, ça ne se refuse pas. Tout au moins, ça mérite le détour.
Ce qui apparaît d’abord comme un recueil de nouvelles se révèle au fil de la lecture un roman. En effet, chacune des seize nouvelles-chapitres narre un épisode de la vie sentimentalo-amoureuse de trois inséparables copines, des parisiennes au seuil de la trentaine. Comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble, les seize épisodes finissent par dessiner de la vie de chacune des filles une image autrement plus complexe que celle perçue par leur entourage, même le plus proche.
Etre une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile
. Combien l’image que l’on renvoie consciemment ou non aux autres est-elle si différente de la réalité ? Que choisit-on de dire ou de taire, même à ses meilleur(e)s ami(e)s ? Et pourquoi ? De ce thème de départ passionnant, l’auteur privilégie l’anecdote et le superficiel. En louchant du côté de la Bridget Jones d’Helen Fielding pour le style, elle fait de ses trois personnages de parfaites caricatures (geanre parisiennes actives, lectrices de Elle etc.), ce qui finit rapidement par les rendre horripilantes.
Certes, ça se lit bien (pour sûr, c’est pas compliqué!) et certaines situations peuvent parfois sembler familières, et même faire sourire. Désormais, il ne me reste plus qu’à essayer, moi aussi, de revendre d’occasion ce Connard ! qui a du rencontrer un certain succès puisque l’auteur vient de commettre une « suite », sobrement intitulée : Morue ! Mais celle-là, je vous la laisse. Chat échaudé craint… la morue pas très fraîche.
En recherchant la photo de la couverture sur le web, je suis tombé sur l'avis de Cuné.

Connard !, d'Arièle Butaux - L'Archipel - 184 pages

25 septembre 2006

Pleins pouvoirs

Voilà un livre qu’il faudrait donner à lire à tous les aspirants vedettes, du type Star Ac’ & co, (à supposer qu’ils sachent lire, bien sûr). Il n’est pas besoin d’être en pleine lumière pour vivre la gloire et l’ivresse du pouvoir. Edgar Hoover l’a bien compris (non Steevy, il ne s’agit pas du fabricant d’aspirateurs !). Pendant près d’un demi-siècle à la tête du FBI, de 1924 jusqu’à sa mort en 1972, Edgar Hoover a tiré les ficelles du pouvoir aux Etats-Unis. Tandis que pas moins de huit présidents se succédaient à la Maison Blanche, Hoover, l’homme de l’ombre, est resté confortablement installé dans son fauteuil. Et pour cause ! De Coolidge à Nixon, en passant par Roosevelt, Eisenhower, Kennedy et Nixon, aucun n’a osé le virer, de peur qu’il ne dévoile au grand jour un épisode peu glorieux de leur histoire professionnelle et/ou intime. Car dans ses petites fiches, Hoover consignait toutes sortes d’informations pouvant lui permettre un jour ou l’autre d’arriver à ses fins. Ce n’est pas pour rien qu’il était l’un des hommes les plus détestés des Etats-Unis.
Le jeu de la vérité
. Dans La Malédiction d’Edgar, Marc Dugain brosse un tableau passionnant des coulisses de la politique américaine. On vit de l’intérieur des épisodes phares de l’histoire contemporaine des Etats-Unis -la chasse aux sorcières, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, l’assassinat des frères Kennedy…- et on se retrouve au cœur des complots et des manipulations politiques, loin de la légalité et de la moralité affichées en surface.
Le personnage de Hoover, cynique et paranoïaque, est particulièrement antipathique. Un de ces personnages que l’on aime détester mais dont on ne peut s’empêcher d’admirer la rouerie. Et il faut bien parler ici de personnage, car La Malédiction d’Edgar n’est pas une biographie ou un roman historique sur Hoover. Il s’agit d’un roman de politique fiction dont le point de départ est l’achat d’un manuscrit non authentifié de Clyde Tolson, numéro 2 du FBI, fidèle parmi les fidèles (et occasionnellement, l’amant de Hoover). Du coup, on s’interroge sans cesse sur le degré de véracité des événements ou des propos décrits au fil des pages, ce qui rend la lecture encore plus captivante. Une façon agréable de réviser son histoire de l’Amérique au XXe siècle.

La Malédiction d’Edgar, de Marc Dugain – Folio – 499 pages

22 septembre 2006

Coup de foudre

Comme pas mal d’étudiants avant lui, Guillaume bosse l’été comme moniteur de colonies de vacances. Son truc à lui, c’est l’histoire, et il compte bien mettre à profit son séjour dans les Hautes-Alpes pour partir sur les traces de son homonyme, Guillaume Farel, un prédicateur protestant du XVe siècle. Un projet pas si facile à réaliser avec les gamins des cités de la banlieue lyonnaise sous sa tutelle, qui trouvent beaucoup plus drôle de se vanner à longueur de journée ou de caillasser les trains qui passent. Contre toute attente, au fur et à mesure de l’ascension, les gamins se laissent captiver par l’histoire de Farel, dans lequel ils voient un Ben Laden avant l’heure. Non loin de là, en pleine montagne, Paule, une artiste underground, réalise une nouvelle série de clichés trash dans lesquels elle met en scène une nature profanée. Dissimulé dans les buissons, l'espionne Martial, le paria du village voisin, réfugié depuis la mort de ses parents dans les montagnes, où il vit à l’état quasi animal. Dans les alpages, Guillaume, les enfants et Paule, vont être attirés par les sons qui s'échappent des sonos d’une rave party sauvage. La transe des hommes va appeler la colère du ciel. Soudain, l’orage éclate et la foudre décime la foule des teuffeurs. Au nombre des survivants, Guillaume et Mehdi, un des jeunes colons, sont évacués par hélicoptère, tandis que Paule, elle aussi rescapée, est enlevée par Martial, qui la conduit sur son dos jusqu’à son antre.
Où le roman contemporain devient fable écologique
. On suit alors leurs destins parallèles. Devenu sourd et aveugle, Guillaume va former avec Mehdi, rendu aveugle, une sorte d’entité unique et indissociable -l'un communicant à travers l'autre- qui va affoler la population par ses prédications alarmistes sur la fin du monde, à l'instar de Farel en son temps. De son côté, Paule, l’urbaine rendue amnésique par la foudre, va former avec Martial un couple revenu à l’état originel, comme une revanche des éléments sur les excès des hommes.
Après un voyage dans l’univers baroque des XVIe et XVIIe siècles, avec Baptiste (dont les figures centrales sont Molière et Lully) et Mille regrets (voyage picaresque à bord d’une galère), Vincent Borel renoue avec l’époque contemporaine, mais à sa manière, toujours épique, et toujours avec le même talent de conteur. Cette fable, comme indiqué en couverture, est un vrai plaisir de lecture, érudit (Borel lui-même natif de Gap s’est attelé à la retranscription de la bible de Lefèvre d’Etaples dont il fait allusion dans le livre), à la fois original dans sa conception et dans son propos, qui nous interroge sur les dérives de la société actuelle sur l’environnement. Pyromanes, ainsi que Mille regrets et Baptiste sont publiés chez Sabine Wespieser, une jeune maison d’édition dont les choix éditoriaux sortent souvent des sentiers battus. Pour vous faire votre propre idée, les premières pages des romans cités ici sont consultables, ainsi que d'autres, sur le site de la maison d'édition.

Pyromanes, de Vincent Borel - Sabine Wespieser - 156 pages

21 septembre 2006

Du sexe des baleines

Tout fout le camp ma pov’ dame ! Après Pluton qui n’est plus une planète, Moby Dick n’est plus une baleine. Et dire que pendant toutes ces années, j’ai cru que Moby Dick était une fille. Me voilà aussi désappointé qu’un touriste japonais perdu au bois de Boulogne, devant la bosse suspecte du travelo qu’il prenait pour une charmante parisienne. A l’origine de ce séisme littéraire, la sortie du troisième volume des œuvres d’Herman Melville aux éditions La Pléiade, avec une nouvelle traduction de Philippe Jaworski, le spécialiste de Melville.
Explication de texte. En 1941, quand Giono publie sa traduction de Moby Dick (en collaboration avec Lucien Jacques et Joan Smith), Melville n’a pas encore le statut qui est le sien aujourd’hui dans la littérature américaine. De surcroit, Giono avait une connaissance approximative de l’anglais (il travaillait à partir d’un texte traduit au mot à mot par une de ses amies), encore plus de la culture américaine. Aujourd’hui, Melville est entré dans le panthéon des classiques et la tendance veut que le traducteur prenne le moins de liberté possible avec le texte original. Deux bonnes raisons de dépoussiérer le texte.
En 1851, l’œuvre originale de Melville parait sous le titre The Whale, puis Moby Dick or The whale. L’erreur sur le sexe de ce(tte) cher(e) Moby viendrait du fait que Giono ait traduit « whale » par baleine alors que c’est le terme générique qui désigne l’ensemble des cétacés (par exemple, un « Killer whale » est un épaulard, un « Sperm whale », un cachalot. Si, si je vous assure). Dans sa Note sur la traduction, Philippe Jaworski enfonce le clou en soulignant que le texte précise que Moby Dick « est pourvu de terribles dents ». Or, les baleines, elles, sont dotées de fanons (il n’y a que la baleine du Pinocchio de Disney pour avoir des dents !). Donc, à partir de maintenant, Moby Dick sera un cachalot. Et puis, tout le monde le sait, Dick est le diminutif de Richard, qui est, jusqu’à preuve du contraire, un prénom exclusivement masculin. Voilà comment l’héroïne de nos jeunes années devient un garçon, ou plutôt retrouve son identité masculine d’origine. Et Jaworski de conclure que « ce monstre est à l'évidence un monstre mâle, ce qui est caractéristique de l'univers de Melville et qui renvoie à l'homosexualité, l'un de ses thèmes récurrents ».
Le changement de sexe de Moby Dick n’est pas la seule nouveauté de cette nouvelle traduction. Dans sa traduction, Giono avait tout simplement « zappé » tous les passages faisant références aux techniques maritimes. Philippe Jarowski a fait des recherches dans les études historiques sur la pêche, des descriptions de naturalistes, de membres d’équipages de baleiniers pour retrouver le lexique exact des termes employés par les pêcheurs de l’époque. Et Jarowski de préciser dans sa Note « On ne connaissait pas de "rames" dans les canots et les baleinières au XIXe siècle, mais des "avirons", ni de "rameurs" mais des "canotiers" ou des "nageurs". Les chasseurs ne parlent pas du "jet" de la baleine, mais de son "souffle" ».
Alors que Leonard Wolf se plaignait « du style répétitif de cet informe torrent de phrases interminables », Jarowski a pris le parti de conserver cette structure spécifique au roman. Pour lui, « la langue de Melville est la clef de son monde. (…) D’aucuns pourront les juger disgracieuses avec leur charpente rhétorique voyante ou malhabile ; il faut pourtant faire sentir que l’écrivain cherche des révélations de sens plutôt qu’il n’expose, selon une construction impeccable, une idée ou une argumentation préalablement conçue ».
Toujours dans le registre de la syntaxe et du style, Jarowski rend au capitaine Achab son niveau de langue. « On ôterait beaucoup de la dignité dramatique du personnage en renonçant à ouvrager la langue de ses monologues, comme le fait Melville. (…) Rien chez Achab n’appelle le ton bourru du loup de mer que d’aucuns ont cru devoir adopter en traduction. Achab, dans les dialogues, peut être brutal ; il n’est jamais grossier, et surtout pas ordurier. »
Enfin, cerise sur le gâteau, Melville était un comique. Du moins, c’est encore Philippe Jarowski qui nous l'apprend. Selon lui, « Moby Dick est, avec les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, le plus grand roman comique américain du XIX e siècle ». Rien que ça ! Pour preuve, il cite en exemple un passage du chapitre XVIII, où Ismaël présente son ami Queequeg au capitaine Peleg. Celui-ci, qui n’arrive pas à répéter correctement le nom du jeune polynésien, l’appelle quohog (qui désigne une grosse palourde en Nouvelle-Angleterre), puis hedgehog (qui veut dire hérisson). Dans la nouvelle version, le tour de force repose sur l’exploitation de mots contenant le couple de consonnes C/Q ou Q/C, proches de la forme francisée Quiqueg. Voici ce que donne le passage : « Allons… dites à votre Qui… Quiconque… Quelconque ? Comment l’appelez-vous ?... Dites à ce Quiconque d’approcher […] Il nous faut absolument ce Quinconce… Je veux dire Quiconque… dans l’une de nos pirogues. »
Comme quoi, le travail du traducteur n’est pas aussi anodin qu’il peut y paraître. Ainsi que le disait Catherine Argand, dans le numéro de février 1997 de Lire, « Toute traduction est affaire d'interprétation, et de ce fait vieillit bien plus vite que l'œuvre originale. Seul le dilemme du traducteur ne varie pas: fidélité à l'esprit ou à la lettre ? »

Oeuvres : Tome 3, d'Herman Melville - Traduction : Philippe Jaworski - Gallimard-La Pléiade - 1 405 pages

20 septembre 2006

Si le Caire m’était conté

Sexe, corruption, violence, religion. A première vue, on pourrait penser à un thriller à l’américaine, mais qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit bien là d’un roman populaire égyptien, où foisonnent personnages et intrigues, comme dans les feuilletons télévisés chers au cœur des Cairotes. Le Yacoubian est un vieil immeuble au charme suranné, en plein cœur du Caire, vestige de la splendeur disparue de l'Egypte, du temps où toutes les cultures d’Europe se rencontraient sur les rives du Nil. C’est toute l’Egypte qui est concentrée dans cet immeuble en décrépitude, où cohabitent dans les étages ou sur la terrasse, des familles de conditions sociales hétéroclites, des nouveaux riches aux nouveaux pauvres.
Cairotes au menu. La mémoire du Yacoubian, c’est Zaki bey, vieil aristocrate ruiné par le pouvoir politique, nostalgique de la « grande époque ». Et ce n’est certainement pas son hystérique de sœur qui va l’empêcher de se payer les charmes de jeunes et jolies filles ! Il y a aussi, Taha, le fils du concierge de l’immeuble, excellent élève qui rêve d’intégrer l’école de police. Quand l’entré à cette école lui sera refusée à cause de la modeste condition de son père, il intégrera un groupe islamiste qui recrute sur les bancs de l’université. Et aussi, Boussaïna, son amie d’enfance, sa fiancée presque, petite vendeuse en magasin victime du harcèlement sexuel de son patron. Dès l’instant où elle décide de mettre son pouvoir de séduction à profit, elle va flirter avec la prostitution, jusqu’au jour où son chemin croisera celui du vieux Zaky. Enfin, il y a Hatem, rédacteur en chef d'un journal francophone. Sa folle passion pour Abdou, un jeune conscrit, le mènera droit à sa perte. Autour de ces figures centrales évoluent une nuée d’autres personnages hauts en couleurs, dont Azzam n’est pas des moindres. Le trafic de drogue a assuré la fortune de cet ancien cireur de chaussures qui, tout bigot qu’il est, pense que son argent peut tout acheter, de son poste de député à l’avortement de sa maîtresse.
Amateurs de sagas picaresques et de récits populaires réalistes vont être servis, d’autant plus que ce roman est remarquable par sa dimension sociologique. Alaa El Aswani, dentiste de profession et digne héritier de Naguib Mahfouz, a su donner à sa fresque sociale une dimension politique. Sans jamais juger, il décrit son univers avec tendresse, mais sans aucune concession. A travers la vie quotidienne et les drames des occupants de l’immeuble Yacoubian, il dresse le portrait peu flatteur d'une société égyptienne en déliquescence, et plus largement de celle des sociétés musulmanes modernes, brisant du même coup les tabous générés par l’hypocrisie religieuse : la sexualité, la corruption généralisée, la montée de fanatisme… On est loin là des images idylliques des brochures touristiques.
Le succès de L’Immeuble Yacoubian à travers le monde, et notamment dans les pays arabes, est tel que le cinéma égyptien s’en est emparé pour y consacrer le plus gros budget de son histoire. Ce film, qui a reçu le Grand Prix de l’Institut du monde arabe lors de la Biennale des cinémas arabes, est depuis peu sur les écrans français.
Site officiel du film en français et en anglais.

L’Immeuble Yacoubian, de Alaa El Aswany - Traduction : Gilles Gauthier - Actes Sud - 336 pages

19 septembre 2006

Une tragédie ardennaise

Le décor : la grisaille et l’ennui de la campagne ardennaise.
Les personnages : Martin, un adolescent taciturne, qui vit seul avec sa grand-mère, Isabelle. Pour lui, le lycée tient du chemin de croix. Dans le meilleur des cas, il est mis à l’écart. Au pire, il subit, résigné et silencieux, les insultes et les épreuves que lui infligent Cassandra et Géraldine, deux inséparables pétasses. Chez lui, Martin passe la plupart de son temps devant le poste de télévision, où il se gave d’images qui viennent nourrir son imaginaire et ses fantasmes.
Dans ce trou paumé, débarque, un jour, Solaap, un jeune garçon au prénom énigmatique et aux yeux violets. Paolo et Juliette, ses parents, ont du quitter leur cocon bourgeois de la côte d’azur et venir s’exiler dans les Ardennes pour éviter un scandale. Martin tente de se rapprocher de Solaap et de s’en faire un ami. Mais, Solaap, bien que conscient de son pouvoir d’attraction, l’ignore, préférant exercer ses charmes auprès des filles, jouets sexuels pour lesquels il montre peu de considération.
Entre le monde de Martin et celui de Solaap, il y a Madeleine Pierrat, leur professeur de Lettres. Elle est la seule à sentir les prémices du danger et à s’en inquiéter.

Je ne sais franchement que penser de ce roman qui m’a tout autant horripilé que dérangé. Généralement, j’aime les livres que je lis, je les déteste, ou ils m’indiffèrent. Dans le cas présent, il m’est impossible de « ranger » L’Oeil du maître dans aucune de ces catégories. Si l’on en croit la quatrième de couverture, l’auteur aurait donc réussi son pari : « A l'image de Martin, ils [les personnages] vivent leur sexualité sur le mode du fantasme et du désir avorté, jamais de la satisfaction. C'est cette part d'ombre commune et secrète qui lie tous les personnages et les place au centre de tableaux éblouissants qui s'impriment d'autant plus durablement sur la rétine que leurs sujets bousculent et dérangent : la violence intime à l'œuvre dans la vie de chacun ». En fait, bien plus que l’évocation de cette « violence intime », c’est la complaisance avec laquelle Bernard Sauviraa se vautre dans le trash qui m’a incommodé (honnêtement, je doute de l’intérêt véritable pour la compréhension du récit du pseudo-délire public de Juliette au chapitre 5, de la soudaine passion de Paolo pour l’horticulture, où il va jusqu’à goûter le compost, ou encore de l’émoi de Madeleine Pierrat face au clocher de l’église page 86…). Au fait, doit-on voir dans Solaap, une (presque)anagramme de Salope ?
Mon passage préféré reste le chapitre 12, dans lequel Agnès, une ancienne élève de Madeleine Pierrat et « coup d’un jour » de Solaap, évoque toute l’admiration qu’elle voue à sa prof. Dans un monologue très émouvant, cette brave fille raconte combien elle est chaque fois impressionnée par la faconde de sa prof, elle qui n’est pas très douée pour les études.
En résumé, ce roman possède un univers bien particulier, volontairement provocant et choquant, qui en fait sans nul doute un roman à part dans cette rentrée littéraire 2006.

L'Oeil du maître, de Bernard Souviraa - Editions de l'Olivier - 172 pages

18 septembre 2006

Stephen McCauley : un Américain à Paris

Actuellement, Sam Karman tourne La Vérité, ou presque, un film produit par Agnès Jaoui, avec André Dussolier et Karin Viard. A l’occasion de son passage en France, sur le plateau du tournage, Stephen McCauley m’a gentiment accordé un entretien durant lequel nous avons évoqué son dernier roman et les adaptations de ses textes au cinéma. Silence, ça tourne !

La métaphore entre le « boom » de l’immobilier et l’aspiration des personnages à changer de vie est la base de Sexe et dépendances.
Ces dernières années, j’ai remarqué que beaucoup de mes amis parlaient d’immobilier avec la même passion et la même intensité qu’auparavant quand ils parlaient d’amour et de relations humaines. Il ma sembla que certaines personnes ont perdu leurs illusions sur l’amour, qu’ils considéraient comme LA chose qui changerait leur vie et les rendrait meilleurs, ou plus accomplis, ou parfaits. Ils ont remplacé cette quête de l’amour par la quête de quelque chose de plus consistant et de plus concret : l’appartement parfait. Bien sûr, au final, même l’appartement parfait leur pose problème.

Vous avez situé l’action de votre roman peu après les événements du 11 septembre 2001. Est-ce là l’origine de l’insatisfaction de vos personnages ? Votre roman serait-il le même s’il n’y avait pas eu le 11 septembre ?
Après le 11 septembre, toutes les personnes que je connais aux Etats-Unis ont eu le sentiment que quelque chose avait changé, mais personne ne savait vraiment dans quel sens. D’un côté, tous pensaient que tout était différent, mais leur vie quotidienne était toujours la même. Les événements du 11 septembre ont jeté une ombre sur les esprits, et dans une certaine mesure, sur la façon d’appréhender la vie dans toute sa fragilité et son incertitude. Je voulais rendre compte de cette complexité dans le roman.

Ainsi que vous le montrez très bien, que ce soit pour vendre son appartement ou pour rencontrer un partenaire, la petite annonce consiste à montrer ce que la marchandise sous son meilleur jour, biaisant ainsi la réalité. Comme William, pensez-vous qu’il est possible de rencontrer quelqu’un sur Internet avec qui on puisse vivre une vraie relation qui ne soit pas uniquement basée sur le sexe ?
Je connais de nombreuses personnes qui ont rencontré leur compagnon, mari ou femme, sur Internet, et ils semblent très heureux. Alors oui, je pense que cela est possible. Mais, William, mon narrateur, passe son temps à ne chercher que des rencontres d’un soir qui ne le satisfont pas. Bien sûr, je ne trouve rien à redire sur ce genre de rencontres, qui sont parfois vraiment super. Mais William recherche quelque chose de plus, et dans son cas, il cherche au mauvais endroit.

Comme dans vos précédents romans, sous votre sens de l’observation pointe souvent l’ironie. Votre ironie est-elle un moyen de vous protéger d’une certaine forme de désenchantement? Comme William, prenez-vous des notes sur les gens que vous rencontrez ?
Dans ma propre vie, je suppose que l’ironie me sert à mettre de la distance entre moi et les choses, pour éviter d’être blessé. Je parle de mon propre travail, de mon écriture, avec ironie, ainsi je ne suis pas déçu ou blessé si les gens n’aiment pas ce que j’écris. Pour ce qui est des notes, je n’en prends pas souvent. En général, j’ai une très mauvaise mémoire, mais je n’ai aucun problème pour me souvenir en détail de ce que les gens ont dit, la façon dont ils étaient habillés, ou de leurs petites manies.

Considérez-vous le fait de créer des personnages gay dans vos romans comme un acte militant ? Ecrire un roman exempt de personnage gay vous paraît-il envisageable ?
Je pense que ma façon particulière d’envisager le monde et les gens est influencée par le fait que je suis gay. Ma façon de voir le monde est un peu en dehors du courant dominant. Je pense que c’est un avantage. J’aime me servir de ce point de vue différent, donc non, je n’ai aucun projet de roman dans lequel il n’y aurait pas de personnage gay. Mais s’il m’en prenait l’envie un jour, alors oui, je le ferai. Et je ne pense pas que cela soit un geste politique ou militant. C’est juste ma « voix » d’écrivain.

Cet été, vous avez passé quelques jours en France. Est-ce que Nice a beaucoup changé depuis votre dernier séjour là-bas ? Le mauvais temps mis à part, qu’avez-vous apprécié le plus à Paris ?
Ce que j’ai vu de Nice, c’est la gare ! Et de là, je suis allé à Monaco pour une journée. J’aurais bien aimé ressentir de la nostalgie, de la mélancolie même, pour Nice où j’ai passé une année, quand j’étais étudiant. Mais j’ai surtout été gêné par les problèmes de circulation. J’ai deux amis à Paris. Ce que j’ai aimé le plus était de rouler à travers la ville sur leur scooter. Je sais que ça fait un peu cliché, mais j’ai vraiment aimé ça.

Il se tourne actuellement en France un film tiré de votre précédent roman, La Vérité ou Presque. Vous vous êtes rendu sur le tournage, qu’en avez-vous pensé ? Comparé au tournage de L’Objet de mon affection, y a-t-il beaucoup de différences entre la manière de filmer ici et à Hollywood ? Votre nouvelle expérience d’acteur vous a-t-elle plu ?
Je suis très content du tournage de La vérité ou Presque. Le scénario de Sam Karmann est assez différent du roman, mais c’est drôle et tout en finesse. Je suis allé une journée sur le tournage. Et j’ai fait de la figuration dans une scène de foule, alors je ne dirais pas que j’ai « joué ». J’étais assis, point final ! La grande différence avec L’Objet de mon affection est que, dans le scénario de Sam, les personnages sont plus fouillés. Je pense que c’est souvent le cas dans les films français.

Etes-vous satisfait du film tiré de L’Objet de mon affection ? Vous sentez-vous trahi quand vous comparez votre roman au film ? Au contraire, y a-t-il certaines adaptations que vous auriez aimé avoir trouvé vous-même ?
J’ai trouvé amusant qu’on fasse un film de mon premier roman. De plus, j’ai gagné pas mal d’argent et cela m’a permis d’acheter un appartement. Le roman existe toujours tel que je l’ai écrit. Et oui, il y a des choses que j’aimerais changer aujourd’hui, mais il est comme il est. Le film, c’est le travail d’autres personnes, pas le mien.

Sexe et dépendances est composé de très courts chapitres, comparables au découpage d’un film L’avez-vous écrit en ayant à l’esprit la perspective d’une adaptation cinématographique ?
J’avais déjà fini le roman quand j’ai décidé de le structurer en courts chapitres. Ca n’a rien à voir avec la perspective d’un film ou l’idée d’un scénario. J’ai simplement trouvé l’idée intéressante, sûrement parce que depuis un moment j’ai du mal à me concentrer.
Mon billet sur Sexe et dépendances se trouve ici.
Pour plus d'informations sur Stephen McCauley, c'est ici.
Crédit photo : P.Matsas@Opale

16 septembre 2006

Se souvenir des belles choses

Le sourire d’un(e) inconnu(e) dans la rue, une bonne soirée passée entre amis, les premiers mots balbutiés par son enfant, un projet personnel longuement mûri qui prend enfin corps, une rencontre inattendue lors d’un voyage au bout du monde, un livre, un film, un tableau, une chanson, un amour… Qu’il est agréable de se souvenir des bons moments, de ces petites choses que l’on suppose personnelles, mais que l’on partage souvent sans le savoir avec d’autres.
Pourtant, certains de ces souvenirs se font la belle et passent à la trappe de l’oubli. Pour ne plus jamais oublier ces petits riens qui font le bonheur de la vie, il est désormais possible de les consigner dans un e-mail que l’on s’adresse à soi-même, et que l’on choisit de recevoir dans six mois, un an, dix ans ou trente ans !
Perec on ze web ! Plusieurs sites ont repris le concept de la Time Capsule chère aux américains. Kécécé la Time Capsule ? C'est généralement une boîte dans laquelle sont réunis des objets hétéroclites, chargés de sens et représentatifs d’un moment précis de sa vie, que l'on enterre, puis que l'on ressort au grand jour des dizaines d’années plus tard (il est possible de s'envoyer des e-mails jusqu’en 2036 sur www.futureme.org !). Bon d’accord, cela suppose que le site hébergeur survivra dans le temps et que l’adresse qui réceptionnera le message sera toujours valide. Mais il n’empêche que l’idée du e-souvenir, l’adulte envoyant un message au vieillard qu’il sera, a son charme, non ?

14 septembre 2006

Voler sans elle

Cinq hommes, qui ne se connaissent pas, se retrouvent réunis à l’occasion d’un stage de parapente. Quinze jours durant, ils vont devoir cohabiter, dans une ancienne caserne, isolée dans la montagne. Dès leur arrivée au club, leur enthousiasme va rapidement retomber à l’annonce de la mort, la veille, d’un adepte du vol libre comme eux, sur la bien nommée Montagne Rouge. Bienvenue au Club des Aigles ! Paul, le narrateur, Serge, Frédéric, Jean-Louis et son fils Vincent, sportifs néophytes ou confirmés si différents, se cachent, aux autres mais aussi à eux-mêmes, la motivation réelle de leur désir de voler. Dans ce sport extrême, qui cristallise la soif de liberté absolue et le dépassement de soi, tous ont trouvé une échappatoire, le moyen de fuir la réalité, le passé, leurs peurs, leurs fêlures…
Cet univers masculin laisse peu de place aux femmes : Suzanne, la femme que Paul n’arrive pas à chasser de son esprit, et Agathe, la sœur du mort de la Montagne Rouge. Complicité, solidarité, mais aussi tensions et incompréhensions vont unir ces cinq hommes, qui repartiront changés de ce stage, chacun libéré de ses fantômes.
En général, j’ai assez de mal avec les récits tournant autour du thème de la perte d’un amour. Malheureusement, Bon vol n’a pas fait exception. J’ai trouvé le livre bien écrit, mais je ne me suis pas senti impliqué dans cette histoire, un peu comme si moi aussi, je planais au-dessus des personnages que je regardais se démener, sans que cela réussisse à me toucher. En fait, j’ai trouvé le tout un peu convenu, un peu cliché (l’incontournable référence à Icare, le contraste entre le grand air de la montagne et le confinement de la caserne, la sœur du mort qui va permettre au narrateur de tourner la page, etc.). En refermant le livre, je me suis dit « Oui, et alors ? ». Pourtant, les échos sur ce roman sont très positifs et les critiques unanimes (voir en page 5 du Monde des Livres daté de ce jour, par exemple).
Alors, si vous lisez Bon Vent, dites-moi ce que vous en avez pensé. Votre avis m’intéresse.

Bon vent, de Pascal Morin – Le Rouergue Editeur – 176 pages

13 septembre 2006

Absolutely fabulous

A l’âge où les petits garçons de son âge rêvent d’être policiers, pompiers ou agents secrets, Billi Boy, lui, rêve « de jouer les tantouzes » ! Ce choix peu « orthodoxe » à première vue, l’est beaucoup moins quand on connaît mieux Billy Boy.
A douze ans, Billy Boy vit encore de plains pieds dans le monde imaginaire de l’enfance. Fils unique d’une famille de fermiers installée en pleine campagne néo-zélandaise, Billy Boy ne montre que peu d’intérêt pour les matches de rugby ou les travaux de la ferme réservés aux garçons de son âge. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est se transformer en Judy Robinson, la jeune héroïne de Perdus dans l’espace, sa série télévisée préférée. Une queue de vache en guise de natte, la liseuse de sa mère en lieu et place de combinaison spatiale et hop, le tour est joué ! Adieu le petit garçon grassouillet, bonjour la jolie Judy ; les champs de navets deviennent alors de mystérieux paysages lunaires et les chiens de la ferme, d’immondes extraterrestres. Ainsi, quand il apprend que les tantouzes sont des « hommes qui portent des perruques, qui se déguisent avec des robes et… qui ont cinquante façons de dire fabuleux », fasciné qu’il est par le théâtre et les déguisements, il pense avec candeur avoir enfin trouvé sa voie.
Pour l’accompagner dans ses jeux, Billy Boy peut compter sur son meilleur copain : sa cousine Lou, un vrai garçon manqué. Pourtant, leur indéfectible amitié va bientôt être mise à mal par l’arrivée de Jamie, un jeune commis de ferme, et de Roy, le nouveau camarade de classe de Billy Boy.
Priscilla à Brokeback Mountain
. On l’aura compris, 50 façons de dire fabuleux est un roman drôle et attendrissant, sur la fin de l’enfance, la perte de l’innocence, et les premiers émois de l’adolescence. Billy Boy va apprendre que le monde réel est plus violent que le monde imaginaire dans lequel il se réfugie. Tiraillé par des sentiments contradictoires et ambivalents, il va découvrir, souvent à ses dépends, la difficulté d’assumer ses différences. Avec une vraie justesse de ton, Graeme Aitken a su éviter les clichés du genre et la mièvrerie.
Lors de mes errances sur le web, j’ai découvert ce matin qu’un film avait été tiré de ce roman. Le prétexte était donc tout trouvé pour vous inciter à découvrir 50 façons de dire fabuleux (si ce n’est déjà fait).
50 façons de dire fabuleux, de Graeme Aitken – Traduction : Olivier Colette - 10/18 - 327 pages

CFDR dans le RER

Comment caractériser une oeuvre littéraire avec une simple mesure ? Finis Africae relève le défi et propose, dans un post très drôle, sa propre échelle de mesure : le coefficient ferroviaire de densité romanesque (CFDR).
D'inspiration typiquement francilienne, sa démonstration a le mérite d'être universelle, puisque transposable dans le monde entier !

12 septembre 2006

La maison du bonheur

William Collins, la quarantaine, est agent immobilier à Boston. Célibataire, il passe la majeure partie de son temps libre sur Internet, à la recherche d’un nouveau partenaire avec lequel il espère faire un bout de chemin. Insatisfait par la superficialité de ses rencontres d’un soir, il fait vœu d’abstinence. Vœu pieux qui ne résistera pas plus que le temps d’une soirée ! William, dont la vie sentimentale est une vraie pagaille, adore nettoyer son appartement et repasser son linge (c'est à la limite du toc), et même celui de sa locataire, Kumiko Rothberg, qui l’impressionne tant qu’il n’ose lui réclamer ses arriérés de loyer. Il s’inquiète aussi pour Edward, son meilleur ami, steward pour le moins ébranlé par les attentats du 11 septembre. Un jour, il va croiser le chemin de Charlotte O'Malley et Samuel Thompson, un couple à la recherche d’un nouvel appartement en centre ville, depuis que leur fils a quitté le nid familial. Dès cet instant, William n’aura de cesse de se rapprocher de Charlotte et Samuel qui représentent à ses yeux l’image du couple idéal. A force de les côtoyer, il réalisera que la réalité du bonheur qu'ils affichent en public est toute autre.
Sexe et Dépendances est le cinquième roman publié par Stephen McCauley. Comme dans ses précédents opus, j’ai retrouvé avec plaisir son sens aigu de l’observation, la finesse avec laquelle il croque ses personnages, sans jamais se départir d’une touche d'esprit et d’ironie.
Dans cette nouvelle comédie de mœurs, McCauley se sert du monde de l’immobilier comme métaphore de l’aspiration de ses personnages à changer de vie. William, tout d’abord, qui rêve de vivre une relation amoureuse durable et stable ; Charlotte et Simon, qui espèrent qu’un changement d’appartement permettra à leur couple de repartir sur de bonnes bases ; Sophia, une cliente de William, qui ne cesse de tergiverser, toujours hésitante sur son envie réelle de déménager ; enfin, Edward, fatigué de ses aller-retours, et qui rêve de se fixer. William, Charlotte et Simon, chacun des personnages principaux de Sexe et dépendances souhaiterait se retrouver à la place de l’autre. D’un côté, le célibataire idéalise la vie de couple et rêve du bonheur qui, selon lui, va avec. De l’autre, les deux membres du couple se connaissent si bien après toutes ces années, qu’ils n’ont plus de secret l’un pour l’autre et s’ennuient fermement ensemble, autant finalement que s’ils étaient seuls. Vie de couple ou vie de célibataire, une situation est-elle plus enviable que l’autre ? Voilà la question que pose McCauley.
La structure du roman divisé en très courts chapitres donne à l’ensemble un rythme enlevé, soutenu par des dialogues qui font mouche.
Si tout se passe comme prévu, je devrais vous reparler de Stephen McCauley d’ici peu.

Sexe et dépendances, de Stephen McCauley – Traduction : Françoise Jaouën - Flammarion – 311 pages

11 septembre 2006

Comment peut-on être Français ?

« Paris, dit-on est le paradis des femmes et l'enfer des chevaux. La femme est ici la véritable maîtresse de la maison et l'homme est son sujet, si bien que lorsqu'on entre chez quelqu'un il faut saluer l'épouse avant son mari ; c'est elle d'ailleurs qui reçoit les invités et leur souhaite la bienvenue, aux hommes comme aux femmes ; l'homme lui obéit et attend ses ordres, il se comporte avec elle de la manière la plus polie en prenant soin de ne la contredire en rien ; ceux qui en agissent autrement sont considérés comme des hommes grossiers et insolents. »
En 1860, le sultan du Maroc, Mohammed IV, envoie Idriss al’Amraoui, un des plus fins lettrés du pays, en mission diplomatique en France et le charge de lui faire le récit de son voyage. Le Paradis des femmes et l’enfer des chevaux est donc le rapport authentique de ce lettré arabe sur la modernité française du Second Empire, des Lettres persanes « pour de vrai » en quelque sorte.
De son arrivée à Marseille, jusqu’à Paris, en passant par Lyon, Idriss al’Amraoui va découvrir la France de Napoléon III. Emerveillé par la diversité des paysages, il est aussi fasciné par les dernières technologies du moment : le train, le télégraphe et l’imprimerie. Toutefois, il garde la tête froide et ne manque pas d’égratigner les Français et certains de leurs travers, comme leur laideur ou la liberté, exagérée à ses yeux, laissée aux femmes. Le point d’orgue de son voyage sera son entrevue avec Napoléon III et l'impératrice Eugénie.
Instructif et drôle (les comparaisons entre les références occidentales et islamo-arabes sont savoureuses et font souvent sourire), ce petit livre témoigne avant tout des divergences qui existent entre deux civilisations voisines, simplement séparées par la Méditerranée. Mieux comprendre, c’est déjà mieux accepter. En ce 11 septembre de triste mémoire, ce livre me semble tout indiqué.

Le Paradis des femmes et l’enfer des chevaux, de Idriss al’Amraoui - Traduction : Luc Barbulesco - L'Aube - 87 pages

10 septembre 2006

L’esprit de famille

« Dernière heeeure !.... Dernière heeeure !... Mystérieux suicide rue de la Chimère… Dernière heeeure ! ». Budapest, 1938. André Balog, jeune homme de bonne famille de vingt-huit ans, s’est tiré une balle dans la tête.
Du jeune vendeur de journaux, au prêtre dépêché sur place, en passant par le policier et le gardien de l’immeuble, ils sont douze, membres de la famille et connaissances plus ou moins proches de la victime, à apporter chacun leur tour un éclairage, différent mais complémentaire, sur le drame. Ainsi, par touches successives, va se dessiner le portrait d’André, jeune homme sensible, et se révéler au grand jour un univers familial corrompu où rancoeurs et intérêts personnels règnent en maître : Tibor, le frère aîné, aussi affairiste qu’André est rêveur ; Eva, l’amour d’André, qui a préféré épouser Tibor par intérêt ; Agnès, la femme qui aimait André depuis toujours, sans jamais l’être en retour et qui lui a donné un fils ; ses parents, incapables de l’aimer ; Joseph, son soit disant ami, qui l’a trahi par jalousie… Au fil des pages, s’accumulent les révélations comme autant d’indices contribuant à déterminer les vraies raisons du geste d’André.
Tant le thème que le style, rien ne laisse supposer que ce très bon roman a été écrit à l’aube des années 1940. Les tréfonds, souvent peu ragoûtants, des relations humaines y sont explorés avec simplicité et finesse. Ca se lit comme un roman policier.

Rue de la Chimère, de Júlia Székely - Traduction : Sophie Képès – Editions Buchet-Chastel - 265 pages

09 septembre 2006

Lettres d’Amour en Somalie

J'ai lu Lettres d’Amour en Somalie de Frédéric Mitterrand fin juin, au moment où la Somalie faisait de nouveau parler d'elle lors de la prise de Mogadiscio par les islamistes.
Ce livre qui date de 1983 m’était passé largement au-dessus au moment de sa sortie. Pour moi, à cette époque, Frédéric Mitterrand se résumait à ce neveu de… au phrasé si particulier, un peu jet set et fan de stars glamour, mortes de préférence. La lecture de La Mauvaise Vie l’an dernier a balayé tous mes préjugés et m’a donné de l’auteur une image autrement plus complexe et touchante. Si bien que j’ai eu envie d’en savoir un peu plus en lisant ces Lettres d’Amour en Somalie. Dans ce journal intime, Frédéric Mitterrand décrit la Somalie qu’il découvre au fil de son parcours : un pays ravagé par la guerre, où subsistent quelques vestiges de la présence italienne, puis soviétique. En parallèle, il écrit à l’être aimé qui vient de le quitter et qu’il essaie d’oublier dans ce pays où il est arrivé un peu par hasard. J’ai retrouvé dans Lettres d’Amour en Somalie la délicatesse et la mélancolie qui m’avaient ému dans La Mauvaise Vie, un art de se dévoiler en toute pudeur, sans pleurnicherie ni apitoiement. A aucun moment le sexe de cet « être aimé » n’est trahi, car Frédéric Mitterrand use habilement des pronoms neutres. De toute façon, on se moque éperdument de savoir qui est cet(te) inconnu(e), ce n’est pas un livre people à clé. En outre, cela permet d’universaliser le propos, chacun y projetant ce qui lui convient le mieux.
En bonus, tout au moins dans l’édition originale, je ne sais pas si c’est le cas dans la version poche reéditée ce mois-ci chez Pocket, de très jolies photographies de Diane Delehaye.
« Je veux être près de toi au moment de ton départ, je veux que tu me tiennes contre toi lorsque ce sera ma fin, je veux qu’il y ait un adieu, un au revoir, un à bientôt, je veux une pression de la main qui dise « n’aies pas peur, je suis encore là ». A l’instant du passage, je veux que la tendresse se brise sur la seule vraie frontière que franchit le corps en partance, je veux que les battements du cœur qui reste disent « je t’accompagne » à ceux du cœur qui flanche, je veux des réponses sans appel, des élans sans demande, je veux des cadeaux et des bagages, je veux qu’un même poids nous écrase alors qu’il nous déchire, je veux des yeux qui se perdent de droite et de gauche, des téléphones qui sonnent, des escaliers que l’on dévale tandis qu’on s’accroche au temps qui va, je veux la peur, l’effroi, le désespoir, dès lors qu’ils seront les nôtres, je veux qu’il n’y ait plus de regrets quand il n’y aura plus d’avenir, je veux que les années perdues nous reviennent soudain reconquises lorsqu’il n’y aura plus que des secondes, je veux que le dernier regard de l’un soit uniquement pour l’autre.»

Lettres d'amour en Somalie, de Frédric Mitterrand - Editions du Regard - 103 pages

08 septembre 2006

Et si c’était vrai ?

A l’instar du nez de Cléopâtre, la face du monde - et de l’Amérique - aurait été changée, si le républicain Lindbergh, isolationniste déclaré et antisémite avéré, l’avait emporté sur le démocrate Roosevelt, lors des élections présidentielles américaines de 1940. A partir de ce grain de sable qui enraye la machine démocratique, Philip Roth imagine les incidences de l’arrivée à la Maison Blanche du célèbre héros des airs, sur la vie d’une famille juive, vue à travers les yeux d’un enfant de 7 ans. Cet enfant n’est autre que lui-même, et la famille, la sienne : Herman, son père, agent d'assurances d’une quarantaine d’années, sa mère Bess, mélange de douceur et de volonté, son frère ainé Sandy, idole du jeune Philip, mais aussi Alvin, son cousin orphelin, recueilli par les Roth, et Evelyn, sa tante, sœur de Bess. Minée par le poison de la peur instillé par la politique pro nazie de Lindbergh, cette famille unie et sans histoire va, au fur et à mesure du temps, imploser puis se déchirer. Le départ d’Alvin au Canada pour s’engager auprès des alliés va marquer le début du chaos familial. Le mariage de la tante Evelyn avec le rabbin Bengelsdorf, proche des Lindbergh, finira de dynamiter l’édifice.
Au niveau national, la situation n’est pas plus joyeuse. Si la non-intervention de Lindbergh dans le conflit européen écarte le spectre d’un conflit en Amérique, le pays va se retrouver en proie à une guerre beaucoup plus insidieuse : déplacement de familles juives, pogroms, émeutes, assassinats… Lindbergh qui survole le pays dans le Spirit of St Louis incarne la menace qui plane sur les Etats-Unis.
Philip Roth fait partie de ces pointures de la littérature… que je n’avais jamais lues jusque là, et j’ai presque honte d’avouer que je n’ai pas été totalement emballé par ce livre. En fait, mes sentiments sont partagés.
J’ai aimé l’idée de départ, « Et si qu’on aurait dit que…. ». Le mélange fiction/faits et personnages réels fonctionne très bien (même si la fin laisse un peu à désirer). Et dans le même temps, j’ai trouvé le récit trop riche en informations. Les événements historiques, certes essentiels, sont développés à la façon d’un livre d’histoire. J’aurais préféré que ces informations soient délivrées de façon plus allusive (j’allais dire, subtile) et moins factuelle. Par moments même, le rythme du récit se trouve ralenti par la profusion de détails sur des personnages historiques secondaires qu’on ne croise pourtant qu’une fois. Je pense que le récit aurait gagné en force s'il avait été plus ramassé dans le temps (quitte à faire quelques flash back) et s'il avait été concentré principalement sur la famille Roth.
J’ai aussi aimé que le roman soit raconté du point de vue de l’enfant. Son regard naïf et neutre donne lieu à des passages savoureux et très bien vus (notamment l’épisode où Philip se retrouve coincé dans la salle de bains de ses voisins, ou celui de ses conversations téléphoniques avec son « copain » Seldom). Les personnages ne sont pas caricaturaux, ni tout bons ou tout méchants. Tous cachent des fêlures qui les rendent humains.
En résumé, c’était bien parti et puis ça c’est un peu gâté en route, mais dans l’ensemble, c’était quand même pas si mal.
Ici, l'avis de Matoo sur ce livre

Le Complot contre l’Amérique, de Philip Roth – Traduction de Josée Kamoun - Gallimard – 476 pages

07 septembre 2006

Boîte à madeleines

Dans un de ses derniers posts, Cuné nous rapportait l’inventaire « à La Perec » de M. Le Chieur, et embarquait à son tour pour un Nostalgia World Tour. Depuis, Papillon l’a suivie dans l’aventure. Agréablement troublé par les souvenirs qui faisaient surface, j’ai décidé de partir, moi aussi, à la recherche du temps.. passé. Certaines références échapperont certainement aux plus jeunes. Souvenirs, souvenirs…

1. Je me souviens que le générique des Dossiers de l’Ecran me flanquait une frousse pas possible
2. Je me souviens de l’odeur d’alcool à brûler des feuilles ronéotypées que nous distribuait notre instituteur
3. Je me souviens qu’au supermarché je piquais les cartes à collectionner Colargol dans les packs de 4 yaourts Vitho
4. Je me souviens qu’un jour un monsieur m’a pris "la main dans le pack" et m’a dit gentiment « Tu vois, si tu prends toutes les cartes, il n’y en aura plus pour mon petit garçon ».
5. Je me souviens quand j’allais à la Poste avec ma grand-mère et que la préposée nous indiquait quelle cabine téléphonique nous était attribuée
6. Je me souviens parfaitement bien du jour où le téléphone a été installé chez mes parents
7. Je me souviens des Danino, ces petits entremets mousseux qu’il fallait passer au freezer. « Il fait chaud, mangez Danino ».
8. Je me souviens des départs en vacances au milieu de la nuit, et du lit improvisé que mes parents installaient sur la banquette arrière
9. Je me souviens avoir fait semblant de dormir pour que mon père me porte de la voiture à mon lit
10. Je me souviens des Glups distribués dans les stations Esso et de leur bonne odeur de plastique
11. Je me souviens que je détestais le jeu des 1 000 Bornes. Je n'ai jamais pris plaisir à mettre des bâtons dans les roues de mes adversaires pour gagner
12. Je me souviens de la pâte à ballons en tube, qu’on mâchonnait quand les ballons se dégonflaient
13. Je me souviens de la jolie rose qu’avait dessinée madame Preis, mon institutrice du CE1, sur la lettre qu’elle m’avait envoyée lorsque j’étais à l’hôpital
14. Je me souviens que je préférais mettre directement la poudre Tang à la pêche abricot sur ma langue plutôt que de la diluer dans l’eau
15. Je me souviens avoir enfin réussi à convaincre mes parents de m’acheter l’album Panini avec les dinosaures, qu’avaient tous les garçons de ma classe…
16. Je me souviens de ma déconfiture quand le papetier m’a dit que j’arrivais trop tard et que cet album était épuisé
17. Je me souviens d’Annie Poirel et de Claude Pierrard aux informations régionales avant qu’ils connaissent leur heure de gloire pour le tirage du loto et Croque Vacances
18. Je me souviens des petits carrés de papier sur lesquels mon père avait imprimé des lettres pour que j’apprenne à lire
19. Je me souviens que je trouvais géniale la voiture amphibie de Lila, l’héroïne du feuilleton du soir Des lauriers pour Lila
20. Je me souviens du billet de 5 francs à l'effigie de Pasteur que je conservais précieusement dans ma tirelire jaune en forme de coffre de pirate
21. Je me souviens exactement de ce jour de vacances quand la radio a annoncé la mort de Romy Schneider
22. Je me souviens du fil élastique du Jokari qui se prenait sans cesse dans les buissons et qui faisait des noeuds qu'on passait des heures à défaire
23. Je me souviens des tonnelets de lessive Dynamo… bien pratiques pour ranger les jouets
24. Je me souviens d’un pantalon en laine à carreaux que je détestais et dont les pattes d’eph’ étaient si larges qu’elles s’emmêlaient quand je marchais
25. Je me souviens que je trouvais le circuit électrique beaucoup plus excitant que le train qui tourne en rond tout seul…
26. Je me souviens que j’avais un train électrique
27. Je me souviens que le générique de fin des Jeux de Vingt Heures était le signal pour nous d’aller nous coucher
28. Je me souviens de la blague de Monsieur Glloq (G-2L-O-Q)
29. Je me souviens que j’aimais disposer moi-même sur le tapis roulant les bouteilles consignées que mon grand-père rapportait au supermarché
30. Je me souviens que la colle blanche en pot faisait de gros pâtés, mais que j’adorais son odeur d’amande
31. Je me souviens de mon euphorie quand c’était le moment d’acheter le nouveau numéro de Jeunes Années à l’école
32. Je me souviens avoir été bigrement impressionné par les pois sauteurs du Mexique offerts dans Pif
33. Je me souviens que je les ai trouvés crétins quand ils les ont ressortis l’an dernier
34. Je me souviens qu’on jouait à se mettre de grosses gouttes de colle Scotch sur les mains et qu’on attendait qu’elle commence à sécher en faisant une « peau »
35. Je me souviens de nos cabanes improvisées dans le jardin, sous le Tancarville de ma mère que l’on recouvrait de couvertures
36. Je me souviens du jour d’orage où le vieux poste de télé de mes grands-parents a pris feu
37. Je me souviens des larmes de ma copine Francine à la mort de Daniel Balavoine
38. Je me souviens de ce concert de Balavoine auquel on avait assisté ensemble quelques mois auparavant
39. Je me souviens d’un garçon à l’hygiène douteuse qui s’appelait Christian et qui s’amusait à faire des bulles avec sa salive à l'école
40. Je me souviens de Michel et les routiers, mon premier livre de la Bibliothèque Verte
41. Je me souviens de notre console de jeux préhistorique sur laquelle deux bâtons et un point en mouvement figuraient une partie de tennis
42. Je me souviens des premières chutes de neige et de l’odeur des mandarines qui annonçaient Noël
43. Je me souviens de mon disque Bambi, où une clochette annonçait le moment où tourner la page du livret illustré
44. Je me souviens aussi du disque sur lequel Fernandel racontait l’histoire de La Chèvre de M. Seguin
45. Je me souviens combien j’avais le trac lors des représentations de fin d’année à la kermesse des écoles
46. Je me souviens des nos visages noircis par les pommes de terre toutes chaudes que l’on retirait du feu que l’on faisait l'hiver dans les vignes de mon grand-père
47. Je me souviens qu’il fallait dix bons points pour avoir droit à une image
48. Je me souviens des Smarties en tube dont je gavais ma chienne
49. Je me souviens du cachet « Retour à l’envoyeur » qui était apposé sur la lettre que j’avais envoyée au fan club de Farrah Fawcett
50. Je me souviens que c’était la fête quand on allait manger avec mes parents à la cafétéria de Cora
51. Je me souviens des lionceaux que j’ai caressés le jour de l’inauguration du premier supermarché installé dans le village de ma grand-mère. C'était un Mamouth
52. Je me souviens des bonbons qui « explosaient » quand on les mettait sur la langue
53. Je me souviens de mon irritation quand ma mère me taquinait en disant que je ressemblais à Flonflon
54. Je me souviens des marrons bien lisses et bien brillants qu’on ramassait pour en faire des bonhommes en cours de travaux manuel
55. Je me souviens de la voix d’Anne Lefébure qui annonçait le film de la soirée sur France 3
56. Je me souviens du guichet du contrôleur dans les bus
57. Je me souviens de la musique classique diffusée à la radio le jour de la mort de Pompidou
58. Je me souviens que je trouvais très beau le jeune Mehdi, héros de Belle & Sébastien, et que j’aurais voulu être son copain
59. Je me souviens des mes grands-parents qui râlaient mais qui me laissaient quand même regarder Ma Sorcière Bien Aimée qui passait à la place de Midi Trente pendant l’été
60. Je me souviens qu’Anne-Marie Carrière était ma préférée des joueurs du Francophonissime, mais que Paule Herreman et Michel Deneriaz qui étaient les candidats les plus forts me faisaient un peu peur
61. Je me souviens avoir été un des derniers élèves de mon école à avoir porté un tablier
62. Je me souviens d'avoir eu hâte de devenir grand pour ne plus être obligé de porter cette satanée cagoule en hiver

63. Je me souviens de la collection de timbres Coop de ma mère et des couvertures qu’elle a achetées avec
64. Je me souviens d’un épisode d’Au-delà du Réel dans lequel il pleuvait des grenouilles
65. Je me souviens des tatouages Malabar qui dégoulinaient quand on les humidifiait trop longtemps
66. Je me souviens du 45 tours de Brotherhood of Man, les gagnants de l’Eurovision, que j’avais offert à un camarade de classe pour son anniversaire et que j’aurais bien voulu garder pour moi
67. Je me souviens comment je jubilais quand la fermière chez qui j’allais chercher le lait se frayait un chemin à grands coups de sabots dans le cul des poules
68. Je me souviens du téléphone orange qui faisait la fierté de mon cousin
69. Je me souviens de la musique de Pinky Pooh dans l’Ile aux Enfants
70. Je me souviens de la valise bleue de la conseillère Avon qui passait parfois à la maison
71. Je me souviens de mon électrophone jaune moutarde sur lequel je faisais jouer non stop les quatre 45 tours qui m’avaient été offerts avec
72. Je me souviens qu'on dansait sur Tempérament de feu de Sheila, Juke Box Jive des Rubettes et Toujours du cinéma de Juvet quand j'allais chez Isabelle Bliard
73. Je me souviens du parfum de la femme qui me faisait faire la rééducation de mon œil
74. Je me souviens que j’ai parfois senti ce parfum sur des passantes mais que je n’ai jamais osé les arrêter pour qu'elles me donnent enfin le nom de ce parfum
75. Je me souviens que je préférais Madame Peel, et mon père Tara King
76. Je me souviens du costume des Gilles qui défilaient dans notre rue chaque année
77. Je me souviens de « T’es même pas cap’ »
78. Je me souviens aussi de « Même pas mal d’abord »
79. Je me souviens de l’encyclopédie Tout l’Univers
80. Je me souviens du 33 tours en vinyle bleu d’Abba Voulez Vous et de Sing to me mama de Karen Cheryl en vinyle rouge
81. Je me souviens de ma longue boîte de 47 feutres de couleurs différentes offerte par mes grands-parents
82. Je me souviens des romans photos avec des chateurs et chanteuses chaque semaine dans Télé Poche
83. Je me souviens qu’on n’appelait pas encore « manga » Le Prince Saphir ou Le Roi Léo
84. Je me souviens de « C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges […] Banana na nana… »
85. Je me souviens que mon ventre se nouait dès que je sentais l’odeur de chlore de la piscine
86. Je me souviens de ma sœur à cinq ans qui faisait rire la famille en chantant « J’aime pas les rhododendrons »
87. Je me souviens que j’aimais déchiffrer les rébus du Petit train de Maurice Brunot
88. Je me souviens d’Arthur, Zoé et Tante Fritzi dans Jours de France
89. Je me souviens de mes samedi après-midis à regarder les séries présentées par Bernard Golay
90. Je me souviens des bols de Viandox au vermicelle qu’on avalait en regardant Les sentinelles de l’air, le dimanche après-midi
91. Je me souviens de moi accroupi devant le poste de télé, portant mon magnéto à bout de bras pour enregistrer les derniers tubes du moment qui passaient au Top Club de Guy Lux
92. Je me souviens d’un exemplaire de L’aiguille creuse de Maurice Leblanc qui avait doublé de volume après avoir séjourné dans l'eau de l'orage qui avait inondé ma tente
93. Je me souviens que moi aussi « Waowww, je lis Podium »
94. Je me souviens Piou Piou, mascotte des petits-pois
95. Je me souviens très bien de la pionne qui avait conduit un petit garçon, perdu et en pleurs, jusqu’à son cours de Français, le premier jour de collège
96. Je me souviens que ce petit garçon empoté c’était moi
97. Je me souviens de l’album des Communards qui était le premier CD que j’ai acheté
98. Je me souviens que je creusais fébrilement dans le baril de lessive Bonux pour y dénicher le cadeau
99. Je me souviens que je sautais en bas de l’escalier depuis la première marche, puis de la deuxième, de la troisième…
100. Je me souviens aussi, grâce à ceux qui m’ont précédé dans cet exercice, des barres caramélisées Mousquetaires, du Tac Tac, de Rolf une Gisela Weber, des tartines de beurre au chocolat en poudre... Merci à eux.

06 septembre 2006

Une Anglaise et l’Orient

En cinquième, en cours de français, nous devions, chacun notre tour, présenter à la classe un livre que nous avions choisi, raconter son histoire et argumenter pourquoi nous l’avions aimé. A la suite d’un exposé sur Le Meurtre de Roger Ackroyd, notre prof nous a conseillé d’autres romans d’Agatha Christie, ceux dont les chutes sont moins conventionnelles. C’est ainsi que je me suis enquillé coup sur coup Mort sur le Nil, Les Dix petits nègres, Le Meurtre de l’Orient-Express dans la collection du Masque, avec leur couverture orange reconnaissable entre toutes. A douze ans, j’avais le sentiment de lire enfin des livres de « grands ». Face à ma passion soudaine, mon père a eu l’idée géniale de souscrire pour moi à une collection regroupant l’ensemble des romans policiers d’Agatha Christie. Et un jour, le premier tome est arrivé au courrier (dans son carton adressé à mon nom !). Pour le coup, avec leur reliure plein cuir bleu marine rehaussée de dorures et leurs illustrations à l’encre de chine, c’était mes premiers vrais livres d’adulte, et je n’étais pas peu fier de les ranger précieusement dans ma bibliothèque. Au rythme d’un volume tous les deux mois, rassemblant selon les cas deux ou trois romans, j’ai donc lu l’intégrale Christie sur deux ou trois ans. Au fil du temps, mon intérêt pour Dame Agatha s’est émoussé. Résolues par Poirot, miss Marple, ou Tuppence, les intrigues fomentées dans les ambiances feutrées de la bonne société anglaise ont fini par toutes se ressembler (à quelques exceptions près) et par me lasser.
Alors que j’avais mis cet auteur à l’index durant toutes ces années, je suis tombé il y a quelques mois sur La Romancière et l’archéologue, récit des expéditions archéologiques au Moyen-Orient, lors desquelles Agatha Christie faisait office d’assistante pour son mari, autour des années 1930. A cette époque, Agatha est déjà un auteur reconnu quand elle suit Max Mallowan, son archéologue de mari, en Iraq et en Syrie. Lors de ces expéditions, elle participe activement à la vie du chantier, se rend sur les sites, s’occupe de l’inventaire des pièces trouvées qu’elle nettoie, photographie, classifie… Sa condition d’écrivain reprenant le dessus, elle note dans des carnets, avec un sens aigu du détail et un humour typically british, des anecdotes savoureuses, dans lesquelles elle rend parfaitement la vie
du campement, souvent dans son quotidien le plus trivial. Souvent j'ai souri à l'évocation des retards de courrier, de tous les efforts déployés pour lutter contre les fléaux locaux (moustiques et rats), ou encore comment garder son flegme face l’attitude nonchalante des fonctionnaires locaux… Mais sous cette légèreté apparente se cache un sens de l’observation avéré des mœurs de la population locale. Sans condescendance colonialiste, elle dépeint tout aussi bien les altercations entre ouvriers, la condition des femmes, les rapports entre les différentes tribus…
On retrouve dans ce récit toute l’ambiance qui fait le charme de ses romans les plus populaires, comme Meurtre en Mésopotamie ou Mort sur le Nil, et on se prend à avoir la nostalgie de la douceur et du charme idyllique que l’Orient de cette époque pouvait avoir pour les classes sociales aisées. Néanmoins, au-delà des clichés de carte postale, Agatha Christie est assez lucide et intelligente pour sentir sur les tensions croissantes, annonciatrices des futures violences dans la région. Bref, j’ai adoré ce livre qui m’a dévoilé une Agatha Christie humaine et malicieuse.

La Romancière er l’archéologue, d’Agatha Christie Mallowan – Payot – 254 pages

05 septembre 2006

La vie cachée des 352b

Qui sont les mystérieux membres de la non moins obscure catégorie 352b ? Quelles sont leurs habitudes ? Comment vivent-ils au quotidien ? Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines à Lyon, s’est penché sur ce monde inconnu et révèle le résultat de ses recherches dans son livre La Condition littéraire… le code 352b n’étant rien de moins que la catégorie socioprofessionnelle à laquelle sont rattachés les «auteurs professionnels rédigeant des textes destinés à être publiés sous forme d'ouvrages».
Après analyse des réponses à son questionnaire et ses entretiens auprès de quarante écrivains, Bernard Lehire a dressé le portrait de l’Homo Scriptorus. Et là, surprise !, il s’avère, que loin de l’image répandue de l’écrivain vivant de sa plume, la quasi totalité d’entre eux est contrainte d’exercer une autre activité pour percevoir un revenu suffisant. Contrairement au monde du spectacle, aucun système compensatoire n’a été mis en place pour les intermittents de l’écriture. Si la plupart exerce en parallèle une profession intellectuelle (professeur, journaliste…), Bernard Lehire relève certains cas singuliers : André Bucher, bûcheron et agriculteur bio ou Yves Bichet, maçon indépendant (publié chez Fayard et Gallimard, vous excuserez du peu). D’autres réussissent à se consacrer totalement à l’écriture en acceptant de dépendre du soutien financier (et moral !) de leur conjoint(e).
Ce statut « à part » est à l’origine de sentiments contradictoires chez l’écrivain français. Si tous sont unanimes pour dire qu’ils ne conçoivent pas de vivre sans écrire, ils souhaiteraient tout de même pouvoir en vivre correctement. Et pourtant, beaucoup redoutent le succès public qu’ils considèrent incompatible avec la passion qui les anime. Pour eux, il est question avant tout de reconnaissance.
Par souci d’honnêteté, je précise ici que je n’ai pas lu cet ouvrage. Ce sont plusieurs articles publiés à l’occasion de sa sortie qui m’ont éveillé à la condition particulière des écrivains, à laquelle je n'ai jamais pensé lorsque je savoure leur prose.

La Condition littéraire, de Bernard Lahire, en collaboration avec Géraldine Dubois - Editions La Découverte - 624 pages

04 septembre 2006

Un poing dans la gueule

On ne le répètera jamais assez : il ne faut pas se fier aux apparences. En dépit de ses 191 pages, Rafaël, derniers jours, de Gregory Mcdonald, est un GRAND roman, de ceux qui laissent une trace indélébile dans l’esprit de ceux qui l’ont lu.
A peine trente ans, et pourtant Rafaël a déjà tout du raté. Alcoolique chronique, illettré, chômeur, père de trois enfants, il vit dans le bidonville de Morgantown, aux abords de la décharge, d’où il tire de quoi survivre. Un jour, l’opportunité d’un boulot se présente à lui : participer à un snuff movie, ces productions dans lesquelles viols ou meurtres ne sont pas feints, et qui se vendent une fortune sous le manteau. Tandis que le producteur véreux vient de lui expliquer les tortures qui vont le conduire droit à la mort, il signe un contrat par lequel il échange sa vie contre trente mille dollars. Quand Rafaël sort de chez le producteur, il ne lui reste plus que trois jours à vivre. Une avance de trois cents dollars en poche, son premier geste est d’aller acheter cadeaux et nourriture pour sa famille. De retour chez lui, il attire sur lui toutes les suspicions et toutes les jalousies des habitants du bidonville.
Un avertissement de Gregory Mcdonald conseille au lecteur sensible de sauter le troisième chapitre, dans lequel le producteur détaille froidement par le menu les souffrances qui vont être infligées à Rafaël. Et pourtant, même si ce chapitre très cru est difficilement soutenable, la vraie violence n’est pas là où on l’attend ; elle s’immisce partout, sous de multiples formes : les conditions de vie bestiales des gens de la décharge, leur désespoir, le cynisme du producteur de film… Rafaël est prêt à tout pour sortir sa femme et ses enfants de la misère, de l’alcoolisme, de la saleté, pour leur donner enfin espoir en l’avenir. On est touché par ce personnage qui n’hésite pas à se sacrifier pour retrouver sa dignité, par sa crédulité (car il est persuadé avoir fait une bonne affaire). Mcdonald évite tout pathos ou sentimentalisme dans ce roman, marqué du sceau de la noirceur et du désespoir.

Rafaël, derniers jours - Gregory Mcdonald - Traduction : J.-F. Merle - Éditions 10/18 - 191 pages
Plus d’informations sur l’auteur :
www.gregorymcdonald.com

03 septembre 2006

Trois Chevaux

La vie d’un homme dure autant que celle de trois chevaux.
Le narrateur a déjà perdu un cheval en Argentine, où la femme qu’il suit là-bas est assassinée par la dictature militaire. Rescapé, il s’enfuit et rentre en Italie, où il mène une vie simple et solitaire, travaillant comme jardinier. Un soir, dans un café, il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Mais, à cinquante ans, la deuxième vie de cette homme bourru et taciturne touche déjà à sa fin…
Le style ciselé d’Erri De Luca, empreint d'une réelle poésie, est un vrai plaisir de lecture. Il réussit à donner aux gestes les plus simples de la vie quotidienne une dimension quasi mystique. Il se dégage de ce roman une sagesse qui m’a beaucoup touché. Je remercie vivement mon libraire de m'avoir conseillé cet écrivain italien que je ne connaissais pas. Je ne résiste pas à l'envie de reproduire ici un extrait de Trois Chevaux :
« Je lis de vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère. »

Trois chevaux, de Erri De Luca - Traduction : Danièle Valin - Folio - 144 pages

02 septembre 2006

Séances de rattrapage

Quand un nouveau spectacle est à l’affiche, j’ai la fâcheuse tendance de me dire que j’ai tout le temps pour y aller… et bien entendu, les trois quart du temps je me fais avoir. Il aurait été légitime de penser que deux ou trois grosses déconvenues me serviraient de leçon. Que nenni ! Je suis indécrottable, et je ne compte plus les occasions manquées. Ca m’est encore arrivé dernièrement avec deux pièces qui se sont jouées quasiment simultanément à Paris : Vincent River, de Philip Ridley, et Le Projet Laramie, de Moïses Kaufman. Alors cette fois-ci pour compenser, je me suis procuré les textes parus aux Editions de l’Amandier pour le premier, et à L’Avant-Scène Théâtre, pour le second. Ces deux textes sont si bouleversants, leur charge émotionnelle et leur force de suggestion sont telles que je me suis demandé ce que j’aurais gagné à y avoir assisté « live ».
Depuis plusieurs jours, Anita a remarqué qu'un jeune homme la suivait. Pour enfin savoir ce qu'il lui veut, elle l'invite à entrer chez elle. Davey, c'est son nom, est le garçon qui a trouvé le corps mutilé de Vincent, le fils d'Anita. Depuis cette morbide découverte, le fantôme de Vincent ne cesse de hanter Davey. Il veut savoir quel garçon était Vincent, quels étaient ses rapports avec sa mère. De son côté, Anita presse Davey de questions : Qu'est-ce qui a poussé Davey vers cette gare désafectée où gisait Vincent ? Qu'a-t-il fait exactement cette nuit-là ? A l'issue d'un face à face impitoyable, chacun en apprendra plus qu'il ne l'aurait imaginé.
Octobre 1998, à Laramie (Wyoming), un cycliste découvre Matthew Shepard, étudiant gay de 21 ans, ligoté à une barrière, agonisant après avoir été violemment frappé et torturé. Après plusieurs jours de coma, Matthew Shepard décède des suites de ses blessures. En novembre, Moisés Kaufman part à Laramie avec quelques membres de sa troupe. Deux ans et quelque 200 interviews plus tard, sa pièce Le Projet Laramie est créée à Denver. Témoignages de personnes plus ou moins proches de la victime, rapports médicaux, minutes du procès… Une soixantaine de personnages se succèdent, chacun exprimant son point de vue sur cette affaire -compassion, intolérance, hypocrisie. La pièce ne porte aucun jugement, et évite tout manichéisme ou discours politiquement correct.
Outre leur thème – le rejet de la différence qui conduit au crime -, ces deux pièces ont certains points communs. Leurs répliques, incisives souvent, crues parfois, justes toujours, contribuent à ce côté « vérité ». Enfin, chacune à sa façon dépeint son personnage principal par touches successives, qui accumulées en donnent au final une image plus complète : une polyphonie de témoignages, dans Le Projet Laramie, des révélations qui s’enchaînent en flash-back, dans Vincent River.

Vincent River, de Philip Ridley - Traduction : Sébastien Cagnoli - Editions de l'Amandier - 124 pages
Le Projet Laramie, de Moïses Kaufman - Adaptation : Hervé Bernard Omnes - L'Avant-scène théâtre - 96 pages

01 septembre 2006

Gemmes les gros cailloux

Les bijoux parlent. Et, à qui connaît leur langage, ils en disent long sur les intentions les plus intimes des êtres qui les portent.

C’est là, une des leçons essentielles qu’Abby Zinzo, la narratrice de Des bijoux indiscrets, de Richard Klein (Ed. Autrement-2002), veut transmettre à sa nièce Zeem, qu’elle n’a jamais rencontrée. Au crépuscule de sa vie, Abby décide de léguer ses bijoux à Zeem, accompagnés du récit de sa vie tumultueuse, qui l’a vue jeune étudiant à Harvard puis danseuse à l’Alcazar… car Abby est transsexuel. Dans son récit-testament, Abby évoque ces femmes qui lui ont donné l’amour des bijoux : Coco Chanel, Wallis Simpson, Elizabeth Taylor, Katherine Hepburn.
Le postulat de départ, le récit de la vie d’une femme hors du commun à travers son rapport intime avec les bijoux, avait titillé ma curiosité. Malheureusement, plutôt qu’un véritable roman, j’ai eu le sentiment de lire une thèse, illustrée de références philosophiques (Abby cite notamment Kant, Nietzsche ou Hegel) et d’exemples de personnages illustres, à laquelle aurait été rajoutée l’« intrigue » Abby, simple prétexte à publication.
Dommage, parce que certaines théories développées sont plutôt intéressantes, comme celle sur l’identité sexuelle et le mélange des genres ou encore le parallèle entre les bijoux-parure et les « bijoux de famille » (le titre fait d’ailleurs référence à celui de l’ouvrage dans lequel Diderot lui-même file la métaphore).
Bref, un livre qui m’a laissé mi-figue mi-raisin, avec un sentiment d'inachevé.

Des bijoux indiscrets, de Richard Klein - Traduction : Cécile Deniard - Autrement Littératures - 224 pages