19 décembre 2008

Le grand départ

"J'espère que je n'aurais jamais l'ambition de tenter quelque chose.
C'est tellement plus agréable d'être fichtrement certain de pouvoir mieux faire que les autres."
Zelda Fitzgerald

Ce n'est pas la huitième merveille du monde que j'avais en tête quand j'ai mis In Cold Blog en pause, avec son lot de nouvelles rubriques, de concepts novateurs, d'ouverture sur le monde et tout le tintouin. Loin s'en faut...
Mais aujourd'hui j'en ai assez de vous regarder jouer à travers le grillage pour ne pas salir mes beaux habits du dimanche. L'envie de sauter à pieds joints dans le bac à sable pour vous rejoindre est devenue trop forte.
Alors tant pis, je remballe mes chimères. De toute façon, de quelque manière que je m'y prenne, le temps me manque cruellement pour les réaliser. Il paraît que le mieux est l'ennemi du bien ; je peux toujours essayer de me consoler avec ça. Je crains de n'avoir d'autre choix que d'apprendre à composer avec ce que j'ai et de faire au mieux avec...

A ce jour, les nouveautés apportées à In Cold Blog sont infimes, toutes les archives ne sont pas encore disponibles, le stock de billets d'avance n'aura été qu'un vœu pieu... et je ne maîtrise pas encore totalement mon nouveau bébé.
Mais tout ça ne m'empêchera pas de vous souhaiter la
bienvenue dans mon nouveau bac à sable !


07 décembre 2006

Les aventures du petit Samuel

Le petit Nicolas a grandi. Ado, il vit dans une « téci » de la banlieue parisienne. Il a déserté la cour de son école pour zoner au pied de son immeuble, avec ses potes Dédé, Kamel et Daniel. Sauf que dans Chroniques de l’asphalte, Nicolas ne s’appelle pas Nicolas mais Bench
L’ascenseur est le fil rouge de ce recueil. On passe d’étage en étage ; à chaque étage son histoire. On intègre alors la communauté de l’immeuble, ces personnages hauts en couleur. On s’amuse avec ce groupe de sympathiques branleurs que forment Bench et ses amis. Ca fanfaronne et ça frime, pour mieux cacher la pudeur et la tendresse de leur amitié.
Ce premier tome, Le Temps des Tours, se termine le jour où Bench quitte son immeuble pour aller s’installer à Paris, où il vient de trouver son premier boulot. La sortie du tome deux de cette série qui devrait en contenir cinq, est annoncée pour bientôt.
Tour du monde. A travers sa galerie de portraits, brossés dans un langage parlé vivant, Samuel Benchetrit raconte une réalité des quartiers autre que celle assénée par les journaux télévisés de 20 heures. Plutôt que s’appesantir sur l’âpreté de la vie (drogue, chômage, échec scolaire…), Benchetrit préfère montrer son humanité. Résultat, ce livre est tendre, drôle, touchant. Un vrai bol d’air frais pour moi qui sort tout juste de Dans la foule de Mauvignier.


Avant moi, Cuné et Lire est un plaisir ont chroniqué ce livre. Michèle Gazier, journaliste de Telerama, lit et en commente un extrait ici.
Je ne résiste pas à reproduire ci-dessous Ascenseur, la plus courte de ces chroniques, qui m’a fait hurler de rire, vraiment.

Chroniques de l’asphalte 1/5 - Le temps des tours, de Samuel Benchetrit – Julliard - 187 pages

Ascenseur - Chroniques de l'Asphalte Tome 1 (p 41)

Une fois, j'ai rencontré Doudou dans l'ascenseur.
- Salut Doudou.
- Salut.
Alors que je l'avais appelé un million de fois Doudou, je ne sais pas pourquoi, cette fois-ci, c'était étrange.
Je lui ai demandé son vrai prénom.
- Ben Doudou !
- Mais non, c'est un diminutif, comme Dédé, Mimi ou Youyou.
- Comment ça ?
- Ben, c'est pas leurs vrais prénoms quoi !
- Ben merde... Mais alors c'est quoi leurs vrais prénoms ?
- André, Michel et Youssef.
- Ben merde... Les pauvres vieux... Moi j'aimerais pas qu'on m'appelle autrement que comme j'm'appelle.
- On t'appelle déjà autrement... Doudou !
- J'te dis que c'est mon vrai prénom, tiens regarde.
Il a sorti son passeport de la poche arrière de son jean, et me l'a tendu.
Doudou s'appelait vraiment Doudou.
- Ben merde, tu t'appelles vraiment Doudou !
- C'est ce que j'te dis.
- Remarque, j'comprends que t'aies pas de diminutif.
- Comment ça ?
- Ben, comment tu veux réduire Doudou ?
Ca a eu l'air de le contrarier.
- Putain c'est vrai... Comment ça se fait que j'peux pas avoir de diminutif moi ?
- Parce que tes parents t'ont déjà donné un diminutif comme prénom.
- Merde.
- Toi, faudrait que tu fasses le contraire... Faudrait que tu te trouves un vrai prénom.
- Ouais, t'as raison.
- Y a un prénom qui te plaît ?
Doudou a immédiatement lâché :
- Johnny !
- Pourquoi Johnny ?
- C'est mon prénom en cours d'anglais... J'aime bien.
- Bon OK, alors Johnny, ça fait... Jojo.
Doudou s'est rappelé Jojo dans sa tête.
- Ca fait con Jojo.
- Alors... Nini.
Là, il a même pas cherché.
- C'est encore plus con Nini... On peut pas garder Johnny ?
- Ben non, c'est un diminutif qu'on te cherche, pas un prénom.
- Merde.
Finalement, Doudou est resté Doudou.
Et nous sommes arrivés au rez-de-chaussée.

05 décembre 2006

Premier à gauche

Je lis très peu de bandes dessinées. Non pas parce que je les considère d’un intérêt mineur, mais tout simplement parce que je n’ai pas de culture BD, ce n’est pas un réflexe que l’on m’a inculqué quand j’étais môme. Je suis toujours à la fois étonné et envieux quand je passe dans les rayons BD de certains magasins et que je vois tous ces gens, jeunes et moins jeunes, assis par terre, plongés, littéralement absorbés dans les pages d’un album.
Franquin, Bilal et Ralf König sont parmi les rares auteurs de BD figurant dans ma bibliothèque. Je viens justement de terminer le dernier opus de ce dernier : Et en plus il est gaucher.
Avec Et en plus il est gaucher, pour la première fois, Ralf König (prix du scénario en 2005 au Festival d'Angoulême pour Et maintenant, embrassez-vous) se met en scène. A travers une interview digne du Divan d’Henri Chapier, il aborde avec humour son univers, son parcours personnel (son éveil à la sexualité, son coming out) et professionnel (de ses premières planches placées dans des fanzines, au statut de leader de la BD gay d’humour qui lui vaut sa célébrité).
Cette interview est suivie de 3 heures et demie, une histoire inédite dessinée en 1991.
« - Cette histoire parle de quoi ?
- Eh bien en fait… simplement de cul.
- Voilà qui en effet est inattendu…
- C’est une histoire de printemps. Un couple homo amoureux, l’un habitant Köln, l’autre München, qui ne se voit que de temps en temps, et trop rarement de surcroît, ce qui n’est pas sans augmenter la pression. »

J’ajouterai qu’ils ne disposent que de trois heures et demie avant d’être à nouveau séparés et que, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu. Hilarant !
Si ce nouvel album est pour König l’occasion d’une mise au point sur certaines controverses et rumeurs qui circulent sur son compte en Allemagne, il ne faudrait toutefois pas réduire ce nouvel album à un objet réservé à ses fans les plus irréductibles. Car comme d’habitude, Ralf König donne à voir, parfois crûment, une (homo)sexualité joyeuse et décomplexée. C’est à la fois drôle et touchant.
Une question me taraude : l'humour de Ralf König peut-il trouver un écho hors d'un lectorat gay ou tout au moins gay friendly ? C'est pas gagné.

Site français dédié à Ralf König
Site allemand dédié à Ralf König
Fond d'écran offert par les Editions Glénat

Et en plus il est gaucher, de Ralf König - Traduction : Fabrice Ricker - Glénat - 98 pages

03 décembre 2006

Michel vaillant

En ce moment, je voudrais être québécois. Non pas parce qu’Ottawa vient de reconnaître cette province comme « nation au sein d'un Canada uni », province qui s’est fait une spécialité de l’exportation de ses chanteuses « à voix » vers la France (c’est vrai qu’à cette distance, le taux de décibels est plus supportable). Non pas parce que cette région du globe a su diffuser son sens de l'humour à travers le monde (je vous parle d'humour, alors oubliez les Courtemanche et autres Cavanaugh, et pensez plutôt Le coeur a ses raison ou Têtes à claques). Non, non. J’aimerais être québécois tout simplement parce que vient de sortir au Québec le nouveau roman de Michel Tremblay, un de mes auteurs fétiches… et que moi, ici en France, je vais devoir patienter encore plusieurs mois pour découvrir Le trou dans le mur.
Tout comme il avait écrit L'Homme qui entendait siffler une bouilloire, après une opération au cerveau, c’est suite à un cancer de la gorge que Tremblay a écrit Le Trou dans le mur. Du même coup, il renoue avec le genre fantastique et redonne vie (ou plutôt mort) au héros de son premier roman, La Cité dans l'oeuf, écrit il y a près de quarante ans.
Qu’on se rassure, à soixante-quatre ans, Michel Tremblay est bel et bien vivant et tel qu’en lui-même. Son actualité est riche : en plus de ce nouveau roman, trois de ses pièces se jouent actuellement à Montréal (Hosanna, Encore une fois, si vous permettez, et Bonbons assortis), et un documentaire Entre les mains de Michel Tremblay, réalisé par Adrian Wills, est sorti le mois dernier.
Parmi les interviews qu’il a données à l’occasion de la sortie du Trou dans le mur, je vous propose d'écouter celles de Bazzo TV, de C’est bien meilleur le matin (Radio Canada) et de Christiane Charrette (Radio Canada), dans lesquelles il évoque son métier d’écrivain, mais aussi son combat contre la maladie et ce qu’a changé en lui la perspective de la mort.
Malheureusment, Le Trou dans le mur ne figure pas encore parmi les nouveautés annoncées par les éditions Actes Sud. Vite, vite, j’ai hâte.

Crédit photo : Hugo Sébastien Aubert

26 novembre 2006

Les aventuriers d’un âge perdu

Octobre 1927. Un garçon d’une vingtaine d’années et sa sœur embarquent pour leur première traversée transatlantique. Direction : New York. Ce frère et cette sœur, qu'unit une complicité quasi incestueuse, ce sont Klaus et Erika, deux des six enfants de Thomas Mann, l’auteur de la célèbre Montagne magique.
Après le bide retentissant de leur dernière pièce et des déboires sentimentaux, ils profitent tous deux de l’invitation de l’éditeur new-yorkais de Klaus pour faire un break, larguer les amarres et découvrir le nouveau monde. Un voyage qui ne se présente pas sous les meilleurs auspices puisqu’à l’annonce de l’arrivée imminente de Klaus, son éditeur lui demande de repousser son voyage. Bien décidé à partir, coûte que coûte, Klaus ignore le télégramme et embarque à la date prévue, avec sa sœur. Voilà qui illustre à merveille l’état d’esprit insouciant et désinvolte qui habite les « enfants terribles » Mann. En voici un autre exemple : « C’est aussi à Kyoto que nous nous sommes arrangés pour qu’André Gide et Annette Kolb découvrent ensemble le temple de Bouddha. Nous nous sommes soigneusement inscrits dans le livre d’or des visiteurs –mais sous leurs noms. D’une part, pour affoler le consul de France, dont nous savions qu’il était sur nos talons (il a dû se reprocher amèrement de ne pas avoir été au courant de la présence de Gide au Japon !) ; d’autre part, parce que nous trouvions que ces deux là devraient bien voyager ensemble et que nous aurions aimé les rencontrer ici. »
Pour gagner un peu d’argent et poursuivre leur périple à travers les Etats-Unis, Klaus prévoit de faire des conférences sur la jeunesse allemande et Erika, de lire de la poésie. Conscients que leur nom est un précieux sésame, ils n’hésitent pas, pour attirer l’attention des médias, à se faire passer pour des jumeaux. Ils passent leur temps « à faire le point », c'est-à-dire tenter de régler leur manque chronique d’argent. Ils devront souvent leur salut à des rencontres providentielles. C’est ainsi qu’ils vont traverser l’Amérique d’est en ouest, aller à Hawaï, rejoindre le Japon, avant de traverser la Corée, la Russie, et rejoindre l’Allemagne via la Pologne, neuf mois plus tard.
Acquis de conscience
. Malgré leurs allures légères d’enfants gâtés, privilégiés par leur naissance, Klaus et Erika Mann se montrent sensibles à la réalité sociale : discrimination raciale, partage des richesses, place de l’Europe dans le monde : « Soyez plutôt recueillis en vous promenant entre ces immeubles incroyables et en contemplant ces perspectives rectilignes qui ont quelque chose d’un art gothique nouveau et austère : soyez recueillis et émus. Ce n’est que plus tard, quand vous vous serez promenés un certain temps, qu’il faudra évidemment vous mettre à contester les lacunes de la justice, le problème noir, la presse à sensation, la prohibition et le goût primaire des gens. Mais seulement quand vous vous serez promenés un bon moment. » Cette prise de conscience sociale et politique va jeter les bases de leur futur combat contre le nazisme.
C’est à un voyage dans le temps, dans un monde pourtant pas si éloigné de nous mais définitivement disparu, que nous convie ce livre, très agréable, qui nous fait malheureusement prendre conscience que peu de choses ont réellement changé. « Les temps sont proches où le concept de « distance » sera aboli. On disposera d’avions-fusées et il semblera incompréhensible qu’en 19287 on ait pu faire des trajets comme Hambourg-New York ou New York-Californie. Ces gens qui déjeuneront probablement à Paris, et prendront quelques heures plus tard le thé à Tokyo se retrouveront appauvris, privés d’aventures aussi fantastiques que mystérieuses. Et peu s’en faut que nous n’éprouvions déjà de la pitié pour eux. Reste à savoir quelles aventures inédites, et inimaginables aujourd’hui, attendent les générations de demain. »

A travers le vaste monde, de Klaus et Erika Mann – Traduction : Dominique-Laure Miermont et Inès Lacroix-Pozzi – Payot – 205 pages

23 novembre 2006

Faux papier

C’est pas juste ! Le vide sidéral qui occupe généralement mes journées de boulot est un des ressorts qui m’ont décidé à bloguer, et voilà que depuis quelques jours, je n’ai plus une seconde à moi. C’est tout juste si j’ai le temps de faire ma petite visite matinale aux blogs amis. Pour ce qui est d’écrire des billets, ce n’est même pas la peine d’y penser. Alors, pour ne pas décourager les quelques opiniâtres qui se connectent ici de temps à autre, je vais utiliser, pour une fois, une recette honteuse, qui fait les belles soirées de TF1 : je vais piocher dans le travail des autres et le recycler. Sauf que, différence de taille, je vais le faire honnêtement en citant mes sources, et y ajouter un petit bonus perso.
Les enfants du blog. J'avais amassé des infos pour écrire un billet sur L'Infortunée de Wesley Stace,qui reste un de mes bons souvenirs de lectures de l'an passé, mais Laurent m'a facilité la tâche en publiant son billet en début de semaine. Inutile de refaire ce qui a été bien fait, d'autant qu'il y résume parfaitement l’essentiel, et émet les mêmes petites réserves que j’aurais moi même apportées à ce roman dont on n’avait pas énormément parlé à sa sortie, et c’est dommage. Autant en remettre une couche avant qu’il ne passe définitivement aux oubliettes…
Je vous avais promis un bonus, alors le voici, ou plutôt, les voici. Comme le précise Laurent, Wesley Stace est également musicien. Sous le nom de John Wesley Harding, il a composé des morceaux directement inspirés par l’histoire de son personnage, Miss Fortune. Ici, on peut découvrir en intégral trois chansons, extraites de son album The Songs of Misfortune.
Deuxième petit bonus que les Anglos, phones et philes, devraient apprécier : une interview dans laquelle Wesley Stace raconte la genèse de son roman,



ainsi que deux longs extraits lus par l’auteur lui-même.
Tout ça ne vous donne pas envie de découvrir le blog de Laurent et les aventures de L’Infortunée ?


L'Infortunée, de Wesley Stace - Traduction : Philippe Giraudon - Flammarion - 457 pages

18 novembre 2006

Maman très chère

Arrêtez de pleurnicher Blanche-Neige et autres Cendrillon ! Elles ne sont pas si terribles que ça vos mères. Elles seraient même plutôt fadasses comparées à celle de Je ne t'ai jamais aimé. Là, au moins, en voilà un monstre. Un véritable monstre de méchanceté et d’égoïsme. Vieillissante, mais refusant l’idée même de vieillesse, elle est prête à tout pour garder sous sa coulpe ce fils qui doit se marier dans deux heures. Et elle n’en est pas à son coup d’essai, la garce. Elle a déjà fait capoter le précédent mariage de celui qu’elle veut à tout prix garder pour elle mais qu’elle n’a jamais su aimer. Ni lui, ni personne d’ailleurs. Son mari et ses autres enfants ont eux aussi fait les frais de cette femme sans coeur.
Règlement de comptes à OK Corral
. De temps à autre, François-Marie Banier troque l’appareil photo qui l’a rendu célèbre à travers le monde pour un stylo. Il a plusieurs romans et pièces de théâtre à son actif, mais de lui, je n’avais parcouru que ses livres de photographies. Avec Je ne t'ai jamais aimé, je me suis régalé ! Au long des cinq scènes, mère et fils s’affrontent dans un duel verbal impitoyable et dévastateur, s’envoient quelques vérités bien senties et un nombre insensé de vacheries plus cinglantes les unes que les autres. C’est cruel, amer, mais on rit aussi parfois… jaune. C’est aussi savoureux que ces bonbons à la gomme si acides qu’on ne peut s'empêcher de grimacer quand on les mange, mais qu’on s’empresse de finir pour replonger aussitôt la main dans le paquet. Un pur délice !
Au fait, les filles, toute ressemblance avec votre belle-mère est-elle réellement fortuite ?

Je ne t’ai jamais aimé, de François-Marie Banier – Gallimard - 99 pages

Extrait choisi :
La mère : Réfléchis… Un enfant par chambre, c’est à coup sûr un petit malheureux dans chacune. La maman ne peut pas dire bonsoir à ses deux oiseaux en même temps.
Le fils : D’autant que nous étions trois !
La mère : L’un des deux est toujours jaloux.
Le fils : L’un des trois !
La mère : Deux, trois… bon !
Le fils : Elles étaient insupportables ces distributions de faveurs, le midi, que tu allais accorder le soir. « Toi, aujourd’hui, mon chéri, je ne t’aime pas. Alors, on n’a pas droit, après dîner, à une minute avec sa maman. Pas cette fois, non… A la rigueur dix secondes, mais pas de bisou… » A l’autre, on ne sait pourquoi : « Toi, mon Jésus, tu auras ta maman tout le temps que tu veux… ».
La mère : Je vous ai aimés autant l’un que l’autre.
Le fils : Aussi peu.

Corps divins pour un monde parfait

Après avoir longtemps été considéré comme anecdotique, souvent raillé et un peu vite réduit au rang de kitschissime, le travail de Pierre et Gilles semble être désormais en odeur de sainteté. A l’heure où la galerie Jérôme de Noirmont expose les œuvres réalisées ces deux dernières années, Odon Vallet, docteur en sciences de la religion, décrypte le panthéon du plus célèbre duo d’artistes français dans son livre, Corps Divins.
La Sainte Famille, Krishna, Ganymède, David et Jonathan, Bouddha, Sarasvatî, Adam et Eve, Apollon, Mercure… Depuis l’origine, et notamment leur fameuse série Les Saints, l’univers et l’esthétique de Pierre et Gilles puisent avec jubilation dans l’imagerie pieuse des religions du monde : figures bibliques, divinités hindoues, dieux de la mythologie et même demi-dieux du show biz. Dans leurs tableaux se côtoient sans complexe, dans des compositions ambiguës, le trivial (voire l’érotisme) et le sacré. « L’univers contrasté de Pierre et Gilles mêle avec beaucoup de talent le honteux et le sacré, saints en érection et diables en prière. Il s’agit moins de provocation que d’ambivalence dans la confusion des sentiments et l’inconscient des contraires. […] L’art de Pierre et Gilles est de rapprocher la colombe du Saint-Esprit et le serpent du tentateur » résume Odon Vallet.
Ces thèmes récurrents et quasi obsessionnels, ainsi que d’autres qui leur sont familiers, se retrouvent dans leur exposition, Un monde parfait, à la galerie Jérôme de Noirmont. Bien que l’exposition emprunte son titre à la rengaine insouciante d’Ilona, on remarquera que la réalité du monde fait son apparition dans l’univers fantasmagorique de Pierre et Gilles, avec des œuvres comme Iraq war (2006), David et Jonathan (2005), qui prône le rapprochement musulmans/juifs, L’Afrique brise ses chaînes (2006), référence à l’esclavage et au passé colonialiste, ou Vive la France (2006), image d’une France black blanc beur fantasmée mais qui n’existe pas en réalité. Dans Pierre et Gilles : tout sauf futile, le texte du catalogue de l’exposition, Pierre Ardenne n’hésite pas à faire la démonstration de l’engagement politique des artistes. « Ce terme de "politique", sans doute, paraîtra déplacé, outrancier même à ceux qui ont une fois pour toutes – à tort- catalogué Pierre et Gilles sous l’étiquette de livreurs d’images chic de tendance esthétique Gay pour modèles ultra-narcissiques. […] A leur manière si singulière, non moins "politiquement" que les enragés les plus affichés, eux se seront même montrés les plus oecuméniques d’entre les pasteurs de la Causa Sexualis. Ne furent-ils pas les premiers, eux qui vivent depuis 1976 au grand jour, leur liaison, à esthétiser leur vie de couple, comme en témoignent une myriade d’autoportraits doubles, du Totem (1984) à l’emblématique Les mariés (1992) ? »
Pour celles et ceux qui ne connaissant pas encore Pierre et Gilles, et voudront juger par eux-mêmes de la portée de leurs créations, la Galerie Nationale du Jeu de Paume, à Paris, rassemblera plus d’une centaine d’œuvres, du 2 juillet au 23 septembre 2007, pour la rétrospective Pierre et Gilles 1976 – 2006, qui sera auparavant passée par la Russie.

Corps divins, d’Odon Vallet – Editions du Chêne – 181 pages
Un monde parfait – Texte : Paul Ardenne - Galerie Jérôme de Noirmont Paris - 88 pages

17 novembre 2006

Tworki, terre d’asile

Jamais asile n’a si bien porté son nom. Dans ces années de fin de seconde guerre mondiale, l’hôpital psychiatrique de Tworki fait figure de havre de paix, tandis que hors les murs s’exprime la vraie folie des hommes. Géré par les occupants Allemands, Tworki fait appel aux connaissances comptables de quelques jeunes Polonais. Parmi eux, il y a Jurek, le narrateur, jeune garçon sympathique, féru de poésie, qui passe son temps à réciter des vers de sa composition à ses amis. Et puis, il y a Sonia, la jolie et mystérieuse Sonia, dont il tombe amoureux au premier regard. Mais Sonia, elle, aime Olek, le meilleur ami de Jurek, qui se console alors auprès de la douce Janka, elle aussi employée à la comptabilité. Tandis que ce quatuor insouciant évolue parmi les pensionnaires de Tworki, la folie du monde extérieur va franchir les murs de l’asile…
Amour fou
. Comme à ses collègues Polonais, ce nouveau poste assure à Jurek la sécurité : sécurité de l’emploi, du logement et du repas. Les Allemands qui gèrent l’endroit sont humains, en rien comparables aux monstres nazis. Que la guerre alors semble loin, dans le parc de l’asile où Sonia s’enivre d’air pur et de vitesse sur la balançoire improvisée sous la charmille. Bien sûr, il y a les privations, mais le quatuor s’en accommode tant bien que mal, profitant du moindre moment de liberté pour se retrouver, jouer aux cartes, danser, s’aimer.
Les préoccupations des jeunes de cette époque pourront paraître naïves, leurs rapports réservés, à mille lieues de la jeunesse d'aujourd'hui, mais ce sont ces moments là dont se souvient Jurek, ceux-là seuls qui restent à jamais gravés dans sa mémoire. Des épisodes insignifiants aux yeux du lecteur prennent alors une place importance dans le récit du narrateur. Mais des responsables de Tworki, on ne saura que très peu de choses ; les pensionnaires, à l’exception notable d’Antiplaton, seront souvent réduits à des pyjamas rayés errant dans le parc de l’hôpital. Puis, petit à petit, la réalité du monde rattrape les personnages.
Outre son traitement original de la seconde guerre mondiale, ce roman se démarque par son style qui, à l’image de son poète de narrateur, use de rimes et d’allitérations, qui le font ressembler souvent à un poème en prose ou à un long chant. C'est justement ce style particulier qui m'a demandé un certain temps d’adaptation pour entrer dans le récit et réellement l’apprécier. Mais une fois déchiffrée la partition, le chant s’immisce doucement pour ne plus se déloger de l’esprit.
Un très beau roman.

Tworki, de Marek Bieńczyk - Traduction : Nicolas Véron - Denoël - 272 pages

10 novembre 2006

Gros plan sur... James Purdy

Qui est-ce ? Né en 1923 en Ohio, James Purdy est un auteur à part dans la littérature contemporaine américaine. Depuis son entrée en littérature au début des années 1950, il a produit une œuvre considérable, mais controversée : dix-neuf romans, neuf recueils de nouvelles, neuf autres de poésie et seize pièces de théâtre. Malgré cela, Purdy demeure peu connu du public, car souvent ignoré par la critique. Cependant, certains auteurs, comme Dennis Cooper par exemple, se réclament de son influence. Purdy vit actuellement à Brooklyn.

Pourquoi faut-il le lire ?
Pour les raisons mêmes qui ont amené les critiques à ignorer Purdy. Pour son style poétique particulier, combinant langage familier et allégorie, donnant à ses romans des allures de tragédies grecques, sombres et baroques, à l’atmosphère oppressante. Pour ses personnages tourmentés en manque d’amour, issus de l’Amérique profonde et rurale. Parce que Purdy dénonce une certaine morale, le dysfonctionnement des familles, le fondamentalisme religieux, les stéréotypes raciaux…

Par quoi peut-on commencer ?
Dans Chambres étroites, un adolescent, Sidney, est condamné pour l'assassinat de Brian McFee. Il revient dans son village à sa sortie de prison, et entre au service de Gareth Vaisey, paralytique rendu impotent dans accident survenu lors d'une course engagée avec... ce même Brian McFee. Va s’installer alors entre Sidney et Gareth une relation trouble, marquée par une dualité attirance/répulsion. Inutile de préciser qu’à côté, Brokeback Mountain, c’est "Martine à la montagne".
Le héros de Je suis vivant dans ma tombe, Garnet, vétéran rescapé de la guerre du Pacifique, a été affreusement défiguré et mutilé par un obus, à tel point que rares sont ceux capables de le regarder sans avoir la nausée. Pour le soigner et lui tenir compagnie, il engage Quintus, un jeune Noir pieux, qu’il charge également d’envoyer ses lettres d’amour enflammées à la jolie veuve Nance.

Pulsions, sexe, fureur et violence... Des romans de Purdy que j’ai lus, ces deux là m’ont laissé des traces indélébiles. Ames fragiles s’abstenir. Lecteurs qui aiment être bousculés et dérangés bienvenus.

Chambres étroites, de James Purdy - Traduction : Léo Dilé - Le serpent à plumes/Motifs - 264 pages
Je suis vivant dans ma tombe, de James Purdy - Traduction : François-Xavier Jaujard - Le serpent à plumes/Motifs - 184 pages

06 novembre 2006

Unfortunate housewife

Diana vit dans un rêve. Celui que font toutes les gentilles petites filles des classes moyennes américaines. A quarante ans, la blonde Diana a gardé son physique avantageux d’adolescente. Heureuse en ménage, elle est mariée à un sexy professeur de philo, avec qui elle a eu une adorable petite fille. Elle vit dans une banlieue résidentielle où elle bichonne sa jolie maison et roule en monospace. Femme au foyer irréprochable, elle trouve même le temps d’enseigner le dessin à mi-temps. Il n’y a pas longtemps encore, elle avait même un chat, c’est dire si le bonheur est parfait.
Mais ce présent, trop heureux pour être honnête, et le passé, où plane la mort, vont s’entrechoquer dans des flashes de plus en plus fréquents, et mettre à mal l'équilibre psychique de Diana. Car l’image lisse de l’épouse parfaite cache celle d’une adolescente traumatisée par le carnage perpétré un beau matin dans son lycée par un garçon venu trucider tout ce qui bougeait sur son passage. Quand le meurtrier déboule dans les toilettes des filles, où Diana se refait une beauté en compagnie de sa meilleure amie, il les menace de son arme, et les place face à un choix cornélien : « Laquelle de vous deux va mourir ? ». Tandis que l’une va accéder au statut de quasi-sainte, l’autre n’aura pas trop d’une vie pour expier sa lâcheté.
Le Choix de Diana
. Cuné m’avait mis l’eau à la bouche avec son billet. C’est vrai qu’il y a de bonnes choses dans ce roman, notamment le flou très bien entretenu qui entoure les deux filles, et pourtant, je reste très mitigé. Ca commence sur les chapeaux de roues par un prologue super efficace à la Tarantino. Mais passées ces quelques pages, on se retrouve englué dans une ambiance Femmes au foyer désespérées sous Prozac. Ca n’en finit plus de dégouliner d’un bonheur poisseux. On n’en peut plus de cette guimauve. Quand est-ce qu’il se passe enfin quelque chose ? Puis, vers le milieu du roman, enfin, ça frémit. Le cadavre n’était pas tout à fait mort. Pas trop tôt. L’étrange s’insinue peu à peu, pour s’emparer du quotidien, à la manière de Stephen King… mais un Stephen King convalescent. Soit, on s'interroge un peu au sujet de cette pauvre Diana (est-elle victime de visions, est-elle menacée par une force obscure ou tout cela n’est-il que le fruit de son imagination ?). Puis, rapidement, la chute arrive avec ses gros sabots.
Selon moi, le roman pêche par son manque… de pêche justement. Il est très bien écrit cela dit, mais Laura Kasischke est trop en retenue. Elle semble s’être trop centrée sur le bouquet final (qui pour moi a fait l’effet d’un pétard mouillé) en négligeant de réveiller l’attention du lecteur par quelques bonnes fusées qui explosent au bon moment, au bon endroit. Bref, elle n’a pas réussi à me tenir en haleine, ni d’ailleurs à m’intéresser de plus près à cette Diana que j’ai regardé se débattre d’assez loin.
Petit bonus : en faisant une recherche sur Internet, j’ai découvert qu’Uma Thurman va endosser le rôle de Diana dans le film tiré de ce roman, In Bloom, réalisé par Vadim Perlman. A suivre ?

La Vie devant ses yeux, de Laura Kasischke – Traduction : Anne Wicke – Points Seuil – 352 pages

05 novembre 2006

Monstres (sacrés) & Cie

Dans la famille Frankenstein, je voudrais le père.
De Frankenstein, on connaissait la mère, l’écrivain anglais Mary Shelley. Christopher Bram nous en dit plus sur son père : James Whale, réalisateur britannique, émigré à Hollywood en plein âge d’or des studios.
Quand le roman débute, James Whale est de retour chez lui après voir été admis à l’hôpital suite à une attaque cérébrale. Au fil des flash-back, on va en apprendre un peu plus sur ce vieil homme secret, qui sa vie durant n’a cessé de retoucher sa biographie au gré de ses humeurs : son enfance en Angleterre, sa participation à la Première Guerre Mondiale, son arrivée à Hollywood, sa glorieuse carrière de réalisateur, sa décision de se retirer du monde pour se terrer dans sa somptueuse villa. Jusqu’à ce fameux jour de 1957, où son corps est découvert dans sa piscine.
Jimmy goes to Hollywood
. Si les circonstances exactes de la mort de Whale n’ont jamais été élucidées, Christopher Bram, lui, prend d’emblée le parti du suicide, motivé selon lui par l’état de santé du cinéaste, dont les facultés mentales déclinaient rapidement, et par son amertume de n’être considéré, à la fin de sa vie, que comme un réalisateur de films de série B. Car toute sa vie, Whale aura souffert de n’être passé à la postérité que pour deux de ses films (et pas parmi ses meilleurs), réalisés dans les années 1930 : Frankenstein, immortalisé par Boris Karloff, et une de ses suites, La Fiancée de Frankenstein.
Bram rend avec brio l’ambiance du Los Angeles des années 1950, où se croisent entre autres Elsa Lanchester, Charles Laughton, Elizabeth Taylor, ou David Lewis, producteur de La Dame aux camélias avec Garbo, qui a été l’amant de Whale pendant vingt ans. Cette homosexualité n’est d’ailleurs pas étrangère à la mort du réalisateur, puisqu’elle est la cause de son éviction des studios, Hollywood ne voyant pas d’un bon œil dans les années 30 que cet Anglais affiche ouvertement ses préférences.
Contre toute attente, Le Père de Frankenstein m'a offert un agréable moment de détente. Si ce roman n'a pas la prétention de révolutionner la littérature, son style est fluide et, détail non négligeable, la psychologie des personnages est soignée, Whale en tête, qui même s’il est souvent antipathique, sait se montrer touchant par moment. Petite précision, Le Père de Frankenstein n’est pas une biographie. Christopher Bram a pris quelques libertés avec la réalité, en faisant se rencontrer de personnes ayant réellement existé et des personnages totalement imaginaires. Les férus d’histoire du cinéma vont donc en être pour leur argent.
Astuce du chef : pour que ce roman exhale pleinement toutes ses qualités, dégustez-le au soleil, au bord de l'eau (oui je sais, c'est pas vraiment la saison sous nos tropiques).

Le Père de Frankenstein a été adapté au cinéma en 1998, sous le titre Gods and Monster, film réalisé par Bill Cordon, qui a tout de même reçu le prix de la Critique à Deauville, et l'Oscar du meilleur scénario en 1999.

Le Père de Frankenstein, de Christopher Bram – Traduction : François Delzors & François Rosso – Passage du Marais - 312 pages

04 novembre 2006

Je blogue, tu blogues, nous bloguons

Ces derniers temps, la même question semble tarauder les blogs que je visite quotidiennement : pourquoi blogue-ton ? Au-delà du sempiternel débat de l’espace que le monde virtuel « vole » à l’existence réelle, se pose la question des vraies motivations des blogueurs. Question qui forcément me renvoie à mes propres motivations.
Journal intime ou carnet de voyage à l’origine, le blog prend aujourd’hui la forme d’espaces d’expression variés et sophistiqués, pénétrant aussi bien les milieux privés que professionnels. Au départ donc était le blog, version high-tech du journal intime, un document très personnel qui évolue selon les humeurs et les expériences de son auteur. Là où son ancêtre papier avait pour vocation de rester secret, tenu précieusement à l’abri des regards étrangers (excepté pour certains écrivains qui finissaient par les publier un jour ou l’autre), le blog est désormais livré sur la place publique. Et pas seulement à un cercle restreint de proches et d’amis. Aussi, et surtout, à une somme d’inconnus que l’auteur du blog ne connaît pas et, souvent, ne connaîtra jamais.
Ce passage de l’intime au public, l’air de rien, bouleverse profondément les lois du genre et fausse la donne. Tout d’abord, ce que l’auteur du journal intime peut révéler sans crainte de peu gratifiant sur sa personnalité est voué à rester entre lui et… lui-même. Certains peuvent même aller très loin, poussant alors l’exercice jusqu’à l’autoanalyse. Aujourd’hui, avec le blog, la tentation est grande de donner une image de soi plus valorisante, transformant ainsi ce nouvel outil en temple dédié au culte du dieu Ego. Une propagande de l’intime en quelque sorte. Arranger la réalité à son avantage, c’est pas très grave, à peine un mensonge, hein ? Et puis de toutes façons, les personnes qui lisent les blogs, on ne les connaît même pas, alors ils ne vont pas en rêver si on trafique un peu la vérité, non ? C'est sur ces bases que fleurissent des blogs aux auteurs, boursouflés d’orgueil, persuadés de détenir la parole universelle, essayant tant bien que mal de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. La mythomanie de l'ère technologique élevée au rang de grand art.
Pas de chance pour moi, l’introspection n’est pas mon fort, même si je le regrette parfois. Quant à faire le mariole pour me faire remarquer, c’est même pas la peine d’y penser. Je ne suis pas de ceux qu’on invite pour mettre l’ambiance et faire rire la galerie dans une soirée. Je ne l’ai jamais été. Enfant déjà, je me rêvais en réalisateur plutôt qu’en acteur, en journaliste plutôt qu’en présentateur du journal de 20 heures. Dans mon entourage familial et professionnel, personne ne sait que je tiens ce blog. Bien sûr, mon amoureux le sait, mais il ignore tout de son nom, de son thème, et de son adresse. C'est mon truc à moi. Ce n’est pas pour rien que j’ai volontairement escamoté la rubrique Profil sur mon blog. Une description, une photo, un portrait chinois, sont autant d’éléments susceptibles d’influencer l’image que l’on peut se faire d’un(e) inconnu(e). Cela dit, pauvre naïf que je suis, j’ai vite perdu mes illusions en prenant conscience combien de simples livres pouvaient en dire long sur leur lecteur. Je sais donc que cette image de moi que je voulais à tout prix conserver neutre, sans a priori, ne l’est déjà plus, après à peine trois mois de blog. Cette nouvelle image, fatalement tronquée et réductrice (voire idéalisée parfois), ne correspond sûrement pas tout à fait à celle qu’ont de moi les gens qui me fréquentent au quotidien. Une chose est certaine, les deux sont complémentaires. Ironiquement, dans la courte vie de ce blog, c’est un billet plus personnel que les autres qui a généré le plus de commentaires (8, mon record ! arf arf). Mon pire cauchemar, Ron est en train de le vivre. Depuis plusieurs années, Ron raconte avec un certain talent, et un ton bien personnel, les anecdotes de sa vie d’infirmier et de son quotidien. De quoi tenir en haleine chaque jour 5 000 lecteurs, dont je fais partie. Chapeau bas. De quoi aussi attirer l’attention d’un petit éditeur qui l’invite à en faire un livre. Qui dit livre, dit promo. Et voilà notre Ron invité sur France 3, chez Taddeï. Lui qui jusque là se protégeait sous son pseudo se retrouve exposé, livré en pâture au public, à sa famille, ses collègues, et ses malades. C’est son choix, il semble gérer cela très bien. Mais très peu pour moi. Et, certains commentaires à son propos, où jalousie et envie sont à peine déguisées, me confortent dans ma position.
Cet exemple illustre un autre effet pervers du blog : ce qui avec le journal intime reste un exercice totalement désintéressé, se transforme de plus en plus souvent en un tremplin vers la célébrité, tout au moins l’espoir d’une gloire plus ou moins fulgurante, chaque prétendant souhaitant ardemment au fond de lui que le quart d’heure promis par Warhol dure toute la vie. Les rares réussites du genre entretiennent le mythe. Alors, pour y parvenir, tous les moyens sont bons : les plus téméraires choisiront de se focaliser sur des thèmes vendeurs (le cul et le people étant dans ce domaine des valeurs sûres), les plus timorés se contenteront de saupoudrer leur blog des mots clés vedettes des recherches Goo*gle du moment. Automatiquement, les statistiques explosent, les blogs en question devenant beaucoup plus attrayants pour les boîtes de marketing qui inondent alors leurs auteurs de cadeaux divers et variés, mais pas désintéressés. « Tu peux pas rêver meilleur retour sur investissement qu’un bon buzz, Coco ». Enfin, les plus talentueux -et les plus courageux- ne compteront que sur leur talent, leur vision décalée, leur originalité, leur esprit de créativité, pour attirer l’attention d’un professionnel de la profession qui leur mettra le pied à l’étrier. Pourquoi pas, tant que c’est fait avec sincérité. Beaucoup de prétendants, peu d’élus.
Mon entrée dans le monde du blog n’a certainement pas été motivée par une soif ardente de célébrité, quelle qu’elle soit. La raison principale est que j’y voyais un excellent moyen de réapprendre à regarder le monde et m’émerveiller à nouveau des petites choses de tous les jours. Retrouver une certaine fraîcheur et remettre en branle ma curiosité au quotidien. Le déclic, je l’ai eu en lisant ce billet. C’était comme si c'était moi qui l'avais écrit, c’était exactement ce que je voulais atteindre ! L’absence d’un quelconque projet motivant dans le cadre de mon boulot a également aidé à ce que je saute le pas. En outre, en passant par un fournisseur de blogs clés en main, créer un blog ne me demandait pas connaissances techniques trop poussées. Quelques bidouilles HTML sur les modèles standard proposés m’ont permis de créer un espace qui me ressemble suffisamment pour me contenter, même si l’éternel insatisfait que je suis, rêve de beaucoup mieux.
Malheureusement, je n’ai pas réussi à tenir mes engagements. Je suis vite tombé en rade d’inspiration. Pas doué pour le bonheur au quotidien, peut-être. Trop réticent à se dévoiler, c’est sûr. Pas assez de talent, certainement. Mais, ce projet de blog me tenait toujours à cœur et mon boulot me laissait toujours assez de temps pour le mettre en place. Alors, j’ai choisi d’axer la "version 2.0" de mon blog sur ce qui occupe une grande partie de ma vie : la littérature. Puisque je suis amené professionnellement et personnellement à lire régulièrement, pourquoi ne pas garder trace de ces lectures et, tant qu’à faire, les partager avec d’autres amateurs ? Livrer ses impressions de lecture en toute honnêteté, affirmer ses goûts, qu’ils soient ou non dans l'air du temps, mais surtout en justifiant toujours les coups de griffes et les coups de cœur, en toute liberté, de sang froid… In Cold Blog était né.
J’ai lu quelque part que l’espérance de vie d’un blog est de trois mois. In Cold Blog n’a pas encore passé ce cap fatidique. On verra… Pour ce qui est de la gloire, c’est définitivement foutu. La littérature n’a jamais été un thème vendeur. Il n’y a qu’à voir comment les chaînes de télévision se débattent pour essayer d’imposer un digne successeur à Apostrophes. Ce n’est pas grave. Avoir des centaines de visiteurs arrivés là plus ou moins par hasard et qui ne reviendront jamais n’est pas mon objectif. Réussir à fidéliser les lecteurs avec des billets plus ou moins bons selon l’inspiration du jour, c’est une autre paire de manches. Cela dit, je dois avouer que l’expérience est bien plus enrichissante quand un échange se crée à travers les commentaires (qui me donnent par là même occasion une vague idée du trafic). Si je ne suis pas obsédé par les statistiques, je ne suis pas différent de tout un chacun : je guette les commentaires que les visiteurs ont bien voulu laissé comme trace de leur passage, je suis ravi de voir qu’un blogueur que je lis régulièrement a inscrit mon blog dans ses liens. Et quand un blogueur que j'apprécie plus particulièrement renvoie vers l’un de mes billets, alors là, c’est carrément l’extase… l’espace d’un instant.
In Cold Blog me demande du temps. Du temps pour essayer d’en améliorer l’ergonomie. Du temps pour rédiger les billets, lire les blogs de mes "confrères" (qui seraient plutôt des "consoeurs" d'ailleurs), me tenir informé de l'actualité littéraire... Ainsi que l’a dit si justement So, le fait que ce blog soit public m’oblige à plus de rigueur, plus d’exigence. Ca me travaille sans arrêt, ça me trotte dans la tête jour et nuit : trouver un angle un peu plus original pour le prochain billet, mettre en place de nouvelles rubriques… Et, pour le moment, c’est ça qui est bien.

02 novembre 2006

Si loin, si proche

14 kilomètres. Quatorze petits kilomètres seulement séparent les côtes marocaines de l'Espagne. Pour les jeunes Marocains, garçons et filles qui observent les lumières sur la rive d’en face, le rêve européen semble à portée de main. Pour un peu, ils seraient prêts à le rejoindre à la nage. Tous n’ont qu’une obsession : « brûler » le détroit de Gibraltar, partir vers ce qu’ils imaginent être un avenir meilleur, quitte à périr dans l’aventure. Comme tous ceux dont on a retrouvé, un jour, le corps gonflé, échoué sur une plage espagnole. Dans ce Maroc des années 1990, d’avant Mohammed VI, les jeunes, même les plus diplômés, errent, désoeuvrés. Frustrés, voire humiliés, par un pays où règnent chômage, corruption et trafics en tous genres, ils rêvent d’aller faire fortune en Europe, et de revenir au pays, un jour, la tête haute, et riches tant qu’à faire.
Pour réaliser ce rêve fou, tous les moyens semblent bons. Nourredine, part à bord d’une embarcation illégale, surchargée par des passeurs sans scrupules, mais n’arrivera jamais à destination. Mohamed-Larbi, qui a cherché refuge dans la religion, se retrouve retenu contre son gré dans un camp d’entraînement au Pakistan. Azel a préféré suivre Miguel, un riche Espagnol qui le prend à son service, en échange du visa tant désiré. Après quelques mois passés à Barcelone, il convainc Miguel de faire venir sa sœur, Kenza. Tandis que celle-ci profite intensément de sa nouvelle vie, Azel, las de devoir satisfaire les caprices de Miguel à toute heure du jour et de la nuit, se renferme peu à peu sur lui-même, jusqu’à sombrer dans le désespoir.
De l’autre côté du miroir
. La fuite est ce qui lie ces destins croisés. Bien plus que leur pays, les personnages de Tahar Ben Jelloun se fuient eux-mêmes. La dure réalité du mirage européen va briser leurs rêves infantiles, pour les confronter à leurs fêlures et à leurs souffrances. Ben Jelloun ne se pose pas en donneur de leçons, il se contente de raconter. Il raconte le quotidien de ces jeunes, de leurs familles, et à travers eux questionne sur les relations entre le Nord et le Sud, sur l’exil et ses blessures. Par le roman, il nous faire entrer de plain pieds dans une actualité malheuresuement banalisée.

Partir, de Tahar Ben Jelloun – Gallimard - 225 pages

31 octobre 2006

Sa vie en rose

Si le Petit Prince aimait s’habiller en fille, il s’appellerait Mehdi.
Mehdi « a des manières de fille. Elles sortent toutes seules. Elles lui échappent des mains. Il est trop tard quand il essaie de les rattraper. Mehdi ne peut pas refaire une même manière à l'envers et la remettre dans sa cage. » Mehdi est un petit garçon pas comme les autres, un rêveur qui appréhende le monde à sa façon : « Parfois, Mehdi propose aux filles de s’ennuyer pour de faux. Chacun reste dans soin coin en jouant la tristesse, on est dans ses pensées et il est interdit de parler, sinon on a perdu qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer pour rêver tranquillement tout seul ! » En plus du marron glacé, le rose bonbon est sa couleur préférée, comme le rose dont il se peint les lèvres pour aller à l’école.
Petit Prince trans
. Mehdi n’a pas la langue dans sa poche. Et comme il se moque bien du qu’en dira-t-on, il ne se laisse pas décontenancer par les adultes : « Mehdi, quel métier aimerais-tu faire quand tu seras grand ? lui a demandé une voisine sur le chemin de l’école. Il a répondu :
- Je veux vendre des bonbons
- Mais ce n’est pas un métier pour les garçons !
Du tac au tac, Mehdi a rétorqué :
- Alors, Madame, pourquoi votre fils il en mange, des bonbons ? »
Dans cet éloge de la tolérance, la poésie de David Dumortier affleure à toutes les pages, délicatement illustrée par Martine Mellinette : « Alors, Mehdi, tu mets du rouge à lèvres pour faire comme qui ?
- C’est pour faire comme les coquelicots. Voilà ce qu’il a répondu au psychologue.
- Et qu’est-ce qu’ils font les coquelicots ?
- Ils fleurissent avec du sang
- Et toi, Mehdi, tu veux fleurir avec du sang ?
- Non, pas entièrement, juste du bout des lèvres. »


Il n’y a rien à ajouter, sinon que vous n’avez désormais plus d’excuse pour laisser les chaussures de vos enfants, petits-enfants, nièces, neveux, et filleuls, vides à Noël.

Mehdi met du rouge à lèvres, de David Dumortier - Cheyne - 48 pages

30 octobre 2006

Hé ho, ça va pas bien dans ta tête ?

Alors qu’il se balade dans les rues de son quartier comme tous les soirs, ou presque, Christopher, quinze ans, découvre le cadavre du chien de sa voisine, transpercé d’une fourche. Germe alors dans son esprit, le projet de résoudre cette énigme, et suivre les pas de son héros, Sherlock Holmes. Cet Incident bizarre du chien pendant la nuit va mener Christopher bien plus loin que sur les traces du tueur de chien.
Toi ma p'tite folie
. Evidemment, présenté comme ça, ça fait pas envie. Mais c’est parce que j’ai gardé le meilleur pour la fin. Ce qui donne tout son sel à l’intrigue, c’est que Christopher n’est pas un ado comme les autres, il est autiste. Et c’est lui qui nous raconte toutes les péripéties qu’il va vivre, qui à son échelle sont d’extraordinaires aventures. Mark Haddon fait pénétrer son lecteur dans la tête de Christopher, et dans son implacable logique. En nous plaçant ainsi en empathie avec le jeune garçon, il nous fait adopter sa vision du monde et, appréhender la réalité de son quotidien, si bien qu’à aucun moment les situations ne paraissent absurdes. Et là où l’auteur réussit son coup, à mon avis, c’est qu’il ne confond jamais empathie avec pathos. Il évoque aussi merveilleusement bien le découragement, la colère, l’incompréhension que Christopher suscite malgré lui dans son entourage, sa famille ou à l’école.
Si de toute évidence, ce roman m’a énormément plu, j’en ai beaucoup moins aimé les effets secondaires. Je m’explique. Le comportement de Christopher est sensé être pathologique, non ? Alors, pourquoi son rapport avec le monde extérieur est-il parfois si comparable au mien ? C’est grave docteur ?

Les avis de Papillon et So.

La mort selon Christopher : « Je pense que les gens croient au paradis parce qu’ils n’ont pas envie de mourir, parce qu’ils veulent continuer à, vivre et qu’ils n’ont pas envie que d’autres gens s’installent dans leur maison et jettent leurs affaires à la poubelle. […] Ce qui se passe en vrai quand on meurt, c’est que le cerveau arrête de fonctionner et que le corps pourrit, comme s’est arrivé à Lapin quand il est mort et que nous l’avons enterré au fond du jardin. Toutes ses molécules se sont décomposées en d’autres molécules et elles se sont mélangées à la terre, elles ont été mangées par des vers et assimilées par des plantes, et si, dans dix ans, nous allons creuser au même endroit, il ne restera que son squelette. Et dans mille ans, son squelette lui-même aura disparu. Mais ça ne fait rien, parce que maintenant, il fait partie des fleurs, et du pommier, et du buisson d’aubépine.
Quand les gens meurent, des fois on les met dans des cercueils, ce qui veut dire qu’ils ne se mélangent pas à la terre pendant très longtemps, jusqu’à ce que le bois pourrisse.
Mais Mère a été incinérée. Ca veut dire qu’on l’a mise dans un cercueil et qu’on l’a brûlée, pulvérisée et transformée en cendre et en fumée. Je ne sais pas ce qu’on fait de la cendre et je n’ai pas pu demander aux gens du crématorium, parce que j’ai pas assisté à la cérémonie. Mais la fumée sort par la cheminée et elle se mélange à l’air et des fois, je lève les yeux vers le ciel et je pense qu’il y a des molécules de Mère là-haut, ou dans les nuages au-dessus de l’Afrique ou de l’Antarctique ou qu’elles retombent sous forme de pluie dans les forêts pluviales du Brésil ou en neige, ailleurs. »

Le Bizarre incident du chien pendant la nuit, de Mark Haddon – Traduction : Odile Demange - Nil Editions – 292 pages



26 octobre 2006

Les tribulations d’un Africain en Afrique

D’instinct, je me place toujours du côté de la veuve et de l’opprimé. C’est mon côté mère Teresa… ou Loana, comme vous préférez. Alors, quand un écrivain dénonce intelligemment les dérives du régime politique en place dans son pays, j’adhère d’emblée. Quand cela est fait tout en subtilité, j’applaudis très fort. Et dans le cas présent les mains me brûlent. Les Petits garçons naissent aussi des étoiles, d’Emmanuel B. Dongala, roman aux couleurs et aux senteurs de l’Afrique, est un pur bonheur.
Candide au Congo. Dans une ambiance digne des légendes et contes africains, l’auteur brocarde le régime communiste post-colonialiste qui régissait son pays dans les années 1980, et avec lui, la corruption chronique et l’affairisme des responsables en place.
Et puisque la vérité sort toujours de la bouche des enfants, il délivre sa démonstration, faussement ingénue mais réellement acerbe, à travers le regard que Matapari, jeune congolais dégourdi, pose sur le monde qui l’entoure. Matapari observe les adultes et les évolutions de son pays, coincé entre modernité et tradition. Sa vision du monde donne lieu à une série d’anecdotes, drôles et rythmées, toutes plus savoureuses les unes que les autres.
Michel doit son surnom de Matapari (qui signifie problèmes, soucis, tracasseries) aux conséquences exceptionnelles de sa naissance. Troisième garçon d’une fratrie de triplés, il ne sortira du ventre de sa mère que deux jours après ses frères aînés, le jour même où le Congo célèbre le vingtième anniversaire de son indépendance qui plus est ! Il vit entouré de sa mère, fervente chrétienne qui n’hésite pas à faire appel aux croyances locales quand la situation (désespérée) l’exige, de son père, humaniste intellectuel athée, fervent défenseur de la laïcité chère à son cœur de professeur du village, et de son grand-père, détenteur de la sagesse ancestrale. Et puis, il y a surtout son oncle, Boula Boula, petit escroc que son opportunisme va porter jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, pour finir déchu, sur le banc des accusés lors d’un procès à l’absurdité toute kafkaïenne.
C’est tendre, ironique, jamais manichéen… mais surtout, c’est extrêmement instructif.

Extraits choisis
Matapari découvre la démocratie (p 275) : « Alors, la colère monta en moi et je devins furax. Pourquoi des hommes faisaient-ils souffrir d’autres hommes ? Pourquoi tapaient-ils sur ces femmes qu’ils ne connaissaient pas et qui ne leur avaient rien fait ? […] Mais au fait, n’était-ce pas la démocratie que réclamaient ces gens ? Si je n’étais pas venu réclamer la liberté pour papa, aurais-je reçu ce coup de pied qui aurait pu réduire en compote mes bijoux de famille ? Et soudain, ce fut la révélation, l’illumination : nous combattions pour la liberté, nous combattions pour la démocratie. En vérité, ce coup de godasse au popotin m’avait fait comprendre le sens de la démocratie. »

Le monde vu par Grand-père (p 49) : « Le monde est plein d’énigmes car tout ce qui est profond ne se révèle pas au premier coup d’œil ; l’univers s’avance masqué et les hommes après avoir mangé, dansé et fait l’amour, passent le reste de leur temps à essayer de déchiffrer ce qui se cache derrière l’apparence des choses. C’est pourquoi ils écrivent des livres et ceux qui ne savent pas écrire interrogent les forêts, écoutent les animaux, creusent la terre ou regardent les étoiles. Sache lire mon enfant, sache lire et les livres des hommes et le livre de l’univers. »

L’avis de Matoo, qui m’a donné envie de lire ce livre.

Les petits garçons naissent aussi des étoiles, d’Emmanuel B. Dongala - Le Serpent à Plumes - 200 pages

24 octobre 2006

Deux ou trois choses que vous saurez de moi

Je ne vais pas souvent au cinéma. Les films me laissent souvent sur ma faim. Alors, je sélectionne, je tergiverse… et je finis par me plonger dans un roman. Le cinéma, c’est comme le sexe. Moins on y va, moins on a envie d’y aller.
Ca ne m’empêche pas de me tenir informé des dernières sorties. C’est pour cela que je lis assidument le blog de Niklas. Niklas, lui, est fondu de pellicule. J’aime retrouver régulièrement ses chroniques sur les films à l'affiche. Il a un goût sûr (puisqu’il partage le mien !) et ses argumentaires tiennent la route. Il y a quelques temps, il a proposé à certains de ses lecteurs de répondre à son questionnaire. J’ai trouvé le résultat si intéressant que je lui ai demandé la permission de l’adapter (c’est un bien grand mot) au thème de mon blog, à savoir la littérature. Je vous livre ici le résultat, qui en dévoilera un peu plus sur moi.

Un livre ont tu aurais aimé être le personnage principal
Au fil de mes lectures, certaines situations m’ont renvoyé à certaines périodes ou événements de mon vécu. Pour autant, je ne me suis jamais totalement identifié à un personnage. J’ai donc eu du mal à répondre à cette question. Après moult hésitations, je dirais que, comme l’Alexis de Marguerite Yourcenar, j’aimerais savoir me pencher un peu plus sur moi, histoire de mieux me connaître et de mieux appréhender le monde extérieur. Chez Alexis, j’aime aussi le courage qu’il a de sortir, quelqu’en soit le prix à payer, d’une situation fausse qui ne lui convient pas pour vivre réellement tel qu’il l’entend.

Un livre qui te rappelle un amour (terminé ou pas)
Sans hésiter, je dirais Stephen King. Quand j’ai connu mon amoureux, j’étais un inconditionnel de Stephen King dont je lisais chaque nouveau roman paru. Je lui ai transmis le virus, lui qui pourtant n’est pas un grand lecteur. Depuis, j’ai un peu perdu trace de cet auteur prolifique, mais lui n’en rate pas une miette.

Un livre qui te rappelle ton (ta) meilleur(e) ami(e)
Là aussi, pas d’hésitation. Naguib Mahfouz ou Amin Maalouf dont mon ami B. m’a offert la Trilogie, du premier et Les croisades vues par les arabes et Léon l’africain, du second.

Un livre dont le titre ou l’histoire résument ce que tu vis en ce moment
Bien que je ne l’aie pas lu, Vous plaisantez Monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois me semble le plus approprié à ma situation actuelle. Comme le narrateur de ce livre, on vient d’acheter un nouvel appartement, lequel exige de nombreux travaux. Après la période déjà agitée de la signature, nous venons de passer à celle des réunions de chantier. L’enfer au quotidien ! Mais le jeu devrait en valoir la chandelle.

Le livre qui t’a fait le plus peur
Je ne suis pas fan des livres gores ou d’horreur. D’ailleurs, en général, j’apprécie plus les livres où l’horreur esr subtilement distilée au fil des pages et se fait plus sournoise, celle qui ne dit pas son nom, travestie des habits du quotidien. Cela m’effraie bien plus. Cela dit, le premier livre « gore » qui m’a réellement fait peur, après les contes et légendes de ma petite enfance, a été The Shining de Stephen King. Premier et seul cadeau d’anniversaire que m’a offert mon cousin. Je me vois encore, n'osant sortir un pied de mon lit. Plus récemment, Le Corps exquis de Poppy Z Brite m’a fait se dresser quelques poils.

Le livre qui t’a fait le plus rire
Pour me faire rire, il faut se lever de bonne heure ! Je n’ai pas souvenir d’un roman qui m’ait fait sourire de bout en bout… Je citerai donc les albums de Glen Baxter, maître de l’absurde à l’anglaise ou du dessinateur allemand Ralf König.

Le livre qui t’a fait pleurer
Je n’ai pas la larme facile… même au cinéma, où je trouve qu’il est encore plus facile de couler sa larme. En revanche, en jetant un œil dans ma bibliothèque d’ado lors de mon dernier passage chez mes parents, j’ai été surpris de constater que je donnais souvent dans le « sentimental », du genre Eric, printemps perdu, de Doris Lund, récit d’une mère sur la leucémie qui a emporté son fils adolescent, ou encore L’arbre de Noël, de Michel Bataille, où un homme va aider son jeune fils irradié accidentellement à réaliser son rêve : rencontrer des loups. Si ça c’est pas du lourd….

Le livre qui te fait penser aux vacances
De nombreux livres me rappellent les vacances pour la simple et bonne raison que c’est la période de l’année où j’ai le plus de temps libre, et donc celle où ma consommation annuelle atteint ses sommets. Plus anecdotiquement et plus prosaïquement, j’associe aux vacances L’Aiguille creuse, un épisode d’Arsène Lupin, par Maurice Leblanc. J’ai lu ce livre en vacances quand j’étais ado, et un matin, après une nuit d’orage, j’ai découvert que plusieurs centimètres d’eau recouvraient le sol de ma tente (les joies du camping !). L’Aiguille creuse flottait, gorgée d’eau. Après un séchage de plusieurs jours, mon livre de poche avait triplé de volume, une véritable horreur pour moi qui suis toujours soucieux de préserver au mieux mes livres !

Le livre qui te rappelle ton enfance
Indiscutablement, les aventures du Club des Cinq d’Enyd Blyton auront bercé mes jeunes années. Ce groupe de jeunes, unis, vivant des aventures autrement plus palpitantes que mon quotidien, dans un monde où quand ils ne sont pas absents, les adultes les traitent en égal, avait tout pour me séduire. Qu’est-ce que je n’aurais pas donné pour en être…

Le livre dont tu ne veux jamais plus entendre parler
Les livres qui ne m’ont pas plu, je les ai oubliés depuis longtemps. Ne me marquent que ceux que j’ai adorés. En revanche, il y a des auteurs dont les diverses interventions télévisées ou interviews dans la presse m’ont coupé toute envie de découvrir les livres (Angot ou Houellebecq, pour ne citer que les plus caricaturaux d’entre eux).

Les auteurs dont tu n’as jamais compris l’engouement du public
Pour les avoir testé au moins une fois chacun, je peux dire que je ne partage pas l’enthousiasme de certains pour Amélie Nothomb, David Lodge ou encore Marc Levy.

Le livre que tout le monde a aimé sauf toi
Il s’agit en général de « classiques » qu’il est toujours de bon ton de citer en société pour montrer qu’on n’est pas qu’un sombre crétin. Dans ces conditions, on ne sait jamais si ceux qui affirment aimer un de ces livres là le font honnêtement ou simplement pour donner une certaine image d’eux-mêmes. En ce qui me concerne, j’ai trouvé interminable A la recherche du temps perdu de Proust, indigestes Le Festin nu de William Burroughs et Querelle de Brest de Genet. Aussi, Le parfum de Patrick Süskind m’avait laissé de glace.

Le livre que tout le monde a lu sauf toi
Il y en a pléthore. Le premier qui me vient à l’esprit est le Da Vinci code de Dan Brown. Et, a priori, ça risque de durer encore lontemps.

Le livre que tu n’as pas lu mais dont tout le monde ne dit que du bien, alors forcément tu as envie de le lire
Là aussi, il en existe des tonnes. Un de ceux qui me tentent le plus dans cette catégorie est sans conteste La bible, parce qu’elle est la source d’inspiration de nombreux auteurs et qu’ainsi je décoderais mieux certains livres.

Le livre que tu aimes par un auteur que tu détestes
L’Etoile rose, de Dominique Fernandez, que j’ai lu il y a une vingtaine d’années. Je trouve l’écriture de Fernandez insupportable, trop précieuse, voire pompeuse. Mais, j’avais été ému par ce livre, qui retrace le parcours des gays dans le monde, de la seconde guerre mondiale aux années 1980 et le chemin d'un homme vers l'acceptation de soi.

Le livre qui t’a donné envie de voyager
Tout livre est une promesse de voyage. Donc, je dirais que la lecture en général m’a donné envie de voyager. Beaucoup de petits garçons font leur voyage d'inauguration en compagnie de Jules Verne. Moi, je ne l’ai jamais lu. Les romans qui m’ont offert mes premiers vrais dépaysements sont Mort sur le Nil ou Le Meurtre de l’Orient Express, d’Agatha Christie. Depuis quelques années, je voyage plus, et plus loin. Et ce sont ces voyages qui me «dictent» certaines de mes lectures. Par exemple, à mon retour de Jordanie, je me suis plongé dans Alamut, de Vladimir Bartol. Ce roman situé au 11e siècle s’inspire de la légende de la secte des « assassins », qui utilisait la religion et les manipulations mentales pour mener à bien ses ambitions politiques.

Le livre dont tu aimerais voir l’adaptation au cinéma
The Celibate
, de Michael Arditti. Ce roman, toujours pas traduit en français à ma connaissance malheureusement, raconte le parcours d’un jeune séminariste qui, après avoir fait une dépression, quitte la prêtrise et décide de vivre pleinement sa sexualité. Devenu guide, il promène les touristes sur les traces de Jack l’éventreur dans les rues de Londres. Le tour de force réside dans la façon dont l’auteur réussit à montrer comment les deux parcours de cet homme, assez opposés en apparence, se répondent l’un l’autre.
Selon moi, L’Homme qui tomba amoureux de la lune de Tom Spanbauer se prêterait également bien à une adaptation cinématographique. Cela pourrait contribuer à donner une image différente du western et renouvèlerait le genre.
Actuellement, je dévore Le Bizarre incident du chien pendant la nuit, de Mark Haddon. Je serais curieux de voir comment cette fabuleuse histoire pourrait être traduite sur le grand écran. Je pense que ça donnerait un sacré coup de vieux à Rain Man. Sinon, dans les sorties récentes, j’aimerais bien voir ce que pourrait donner sur grand écran L’infortunée de Wesley Stace ou Suite française d’Irène Nemirovsky.

Le livre que tu as aimé et qui t’a déçu quand tu l’as lu la deuxième fois
Je relis rarement, voire jamais. J'ai tellement d’autres livres qui attendent d’être lus.

Le livre que tu admets aimer honteusement
Le livre de Pascal François, sur Farrah Fawcett, paru chez Pac en 1978 à l’époque de sa gloire, ça compte ?

Le livre dont tu aurais aimé être l’auteur
Alexis ou le traité du vain combat, de Marguerite Yourcenar. Avoir écrit un livre de cette force et de cette justesse là si jeune (elle avait vingt-six ans) et à cette époque là (1929) me laisse béat d’admiration. J’aurais également aimé avoir écrit Le choix de Sophie de William Styron.

Un écrivain dont tu ne loupes aucun livre
Michel Tremblay, Stephan Zweig, David Leavitt, Tom Spanbauer, E.M. Forster, Denis Lachaud, Christophe Honoré, Michael Cunningham, Peter Cameron, Michael Arditti, Tennessee Williams

De quel livre souhaites-tu changer la fin, et pourquoi ?
J’ai beau chercher, je n’ai pas d’exemple précis en tête. Mais il m’arrive parfois de penser que certaines histoires gagneraient en puissance si l’auteur avait choisi un angle d’attaque moins conventionnel.

Tu peux vivre où tu veux pendant 24 h avec un écrivain de ton choix. Qui choisis-tu et que fais-tu de tes 24 h ?
Ce qui m’intéresserait en fait, c’est de décortiquer le processus de la création littéraire. Or, non seulement c’est difficilement réalisable concrètement, 24 heures n’y suffiraient pas. Donc, j’hésite entre deux possibilités. La première serait de rencontrer Shakespeare, pour infirmer ou confirmer les rumeurs qui courent sur sa véritable identité (Shakespeare aurait été une femme, pour certains. Ou encore, Shakespeare aurait été un prête-nom et ses pièces, l’œuvre de plusieurs personnes). De plus, je trouve séduisante l'idée de pouvoir assister à la représentation de l’une de ses pièces, de son vivant. La seconde possibilité serait d’assister à une journée du procès d’Oscar Wilde.

Si tu devais vivre ta vie entière dans un livre, lequel choisirais-tu ?
Le dictionnaire. Et d’ailleurs, ma seule vie ne suffirait pas à en venir à bout.

20 octobre 2006

Attention : travaux

Suite à une mise à jour des fonctionnalités Blogger, In Cold Blog est actuellement en travaux.
Le passage à la nouvelle version de Blogger entraîne certains bugs que je vais m'empresser de corriger au plus vite (notamment à cause des signes diacritiques propres au Français). Je vais également devoir reparamétrer toutes les spécificités que j'avais ajoutées au modèle de base que j'utilisais.
A bientôt sur un In Cold Blog tout beau, tout propre.

19 octobre 2006

Boudledidge*

Oubliées les Quatre filles du docteur March, les Trois sœurs de Tchekhov. Plus excentriques que les soeurs Brontë, plus soudées que les sœurs Papin et bien plus diaboliques que les sœurs Halliwell, voici Ces extravagantes sœurs Mitford, six sœurs issues de la haute société anglaise du début des années 1900, cauchemars incarnés de ceux qui considèrent qu’avoir une fille est une véritable calamité.
Drôles de dames
. Nancy est l’aînée. Amie d'Evelyn Waugh, familière de Lytton Strachey et de Carrington, elle deviendra à son tour un écrivain à succès. Après une longue vie sentimentale ratée, elle tombe amoureuse de Gaston Palewski, proche du Général de Gaulle, qui en fera un des ses ministres. Elle quittera définitivement la Grande-Bretagne pour venir s’installer à Paris près de ce séducteur qui la mênera en bateau des années durant.
Diana et Unity, respectivement troisième et quatrième sœurs, vont également connaître leur heure de gloire, mais dans un registre très différent. Diana, en épousant Oswald Mosley, va devenir la femme du chef des fascistes britanniques. Tandis qu’elle milite à ses côtés, elle va rencontrer Hitler à plusieurs reprises. Ses amitiés particulières (Hitler et Goebbels assisteront à son mariage en Allemagne) lui vaudront de passer trois ans en prison, avec Mosley. Plus forte que Diana, Unity, surnommée la « maîtresse d’Hitler ». S’il est quasi certain qu’elle n’a jamais partagé le lit du Führer, elle deviendra, après bien des stratagèmes, une de ses très bonnes amies. Peu avare de provocations, elle n’hésite pas à afficher ses convictions pronazi (salut hitlérien dans les rues, svatsiska en or au revers de sa veste, portrait d’Hitler bien en vue sur ses genoux lors d’un voyage en train…). Le jour où l’Allemagne déclare la guerre au reste de l’Europe, et donc au Royaume-Uni, elle se tire une balle dans la tête de désespoir. La balle, qui ne pourra être délogée de son crâne, la laissera diminuée psychiquement, puis causera sa mort quelques années plus tard.
C’est un destin totalement opposé que vivra Jessica, l’avant-dernière des sœurs Mitford. A 17 ans, elle fugue avec son cousin et futur mari, Esmond Romilly, pour rejoindre en Espagne les républicains qui luttent contre Franco. Après un bref passage par la France, elle émigre aux Etats-Unis, adhère au parti communiste, prend fait et cause pour la cause des noirs et des Black Panthers. Militante active, aux côtés de son second mari, avocat, elle n’aura de cesse de dénoncer les injustices de la société américaine dans plusieurs ouvrages qui deviendront des best-sellers et feront d’elle une célèbre Muckraker (journaliste « fouille merde »).
Seules Pamela, la seconde fille, et Déborah, la dernière de la famille, ont suivi une voie plus conforme à leur rang. Parfaite gentlewoman farmer, Pamela se mobilisera pour la défense des animaux. Mariée au physicien Derek Jackson, elle est célèbre en Angleterre pour avoir introduit une nouvelle race de poules. Enfin, Deborah, en épousant lord Andrew Cavendish est devenue duchesse de Devonshire. Grand-mère du top model Stella Tennant, elle est toujours en vie. Figure aimée des Anglais, elle a ouvert son château au public, créé un restaurant et des épiceries où sont vendus les produits de sa ferme.
Enfin, il ne faut pas oublier que les six sœurs Mitford avaient un frère (le pauvre !), Tom, le seul fils de la famille, tué au cours de la seconde guerre mondiale.
Fruits d’une société en révolution, ces filles d’un pair du royaume ont connu tous les excès. J’ai suivi les destins croisés, hors du commun, de ces sœurs avec beaucoup de plaisir, traversé avec elles ce siècle qui a conduit l’aristocratie à la décadence et à la perte de ses privilèges. « Ma femme est normale, je suis normal, et nos filles sont toutes plus folles les unes que les autres ! » s’étonnait leur père. Tu m’étonnes !
*Le boudledidge est un langage inventé par Unity et Jessica.
Enfant, elles s'amusaient à traduire des chansons paillardes en boudledidge
et les récitaient comme si de rien n'était, de façon très aristicratique !

Ces extravagantes soeurs Mitford, d'Annick Le Floc'hmoan – Fayard – 360 pages

17 octobre 2006

Ce week-end, j’ai rencontré Francis Scott Fitzgerald…

…enfin, pas tout à fait. Bien évidemment, ni lui, ni Zelda n’étaient là en personne, mais leur esprit, aux côtés du Great Gatsby, étaient, eux, bel et bien présents.
Ce week-end, donc, je me suis fait un petit retour aux sources dans la capitale champenoise. Par un hasard des calendriers, je suis arrivé le premier jour de l’exposition Années folles, années d’ordre, l’Art Déco de Reims à New York, qui se tient actuellement au musée des Beaux Arts de Reims. Je ne suis pas spécialiste de la période, mais dans le cadre de mon boulot, j’avais reçu de leur part des informations plus qu’alléchantes. L’occasion était trop belle pour que je n’aille pas y faire un saut. La bonne surprise, je l’ai eue dès mon arrivée sur place : il y avait là si peu de monde, que dans un premier temps, je me suis demandé si je ne m’étais pas emmêlé dans les dates. Rien à voir avec les interminables queues des expos parisiennes, véritables chemins du combattant, où il est de bon ton de jouer des coudes pour se frayer un chemin jusqu’aux œuvres. La deuxième bonne surprise, c’est quand la guichetière m’a annoncé le prix d’entrée (ah non, la vraie deuxième bonne surprise c’est quand elle m’a demandé si j’étais étudiant. Elle ne me semblait pas voir de problème de myopie et, je vous assure qu’elle n’était pas sénile !). Pour trois euros, non seulement j’ai eu accès à l’expo et à la collection permanente du musée des beaux arts, mais j’avais également, dans un délai d’un mois, accès à six autres musées (tels que le musée de la reddition, la chapelle Foujita, l’ancien collège des jésuites…). Elle est pas belle la vie ?
Pour en revenir à l’exposition, même si elle a été reconnue d'intérêt national par le ministère de la Culture, je trouvais son intitulé un peu mégalo. Faire de Reims l’égale de New York, faut quand même pas pousser ! Eh bien, en sortant, je me suis dit que ma ville natale n’avait pas à rougir de la comparaison, sur le plan de sa richesse Art Déco. En outre, de nombreux artistes ayant œuvré à Reims ont également participé à faire du Normandie, paquebot transatlantique de légende reliant la France à New York.
J’ai ainsi découvert que Reims, détruite à 80 % par la première guerre mondiale, a été un étonnant laboratoire où les artistes s’en sont donné à cœur joie lors de sa reconstruction, donnant ainsi à la ville son identité nouvelle. Si de nombreux bâtiments publics (comme la bibliothèque municipale ou le théâtre par exemple) mais aussi privés, portent l’empreinte de ces années folles, l’architecture est quasi absente de cette exposition (des parcours spéciaux sont organisés en parallèle à travers toute la ville). Elle est toutefois suggérée par des photographies ou des esquisses. L’Art Déco a aussi intégré les intérieurs de certaines grandes familles rémoises qui ont fait appel aux services d’artistes pour redécorer leurs demeures. Certains, parmi les plus célèbres, comme René Lalique, Raymond Subes ou Jean Goulden, étaient installés en Champagne-Ardenne. Cette exposition m’a également fait découvrir une facette de l’Art Déco qui m’était totalement inconnu : le renouveau de l’art sacré, dont l’Eglise St-Nicaise est l’illustration locale (car cette exposition ramène toujours son propos à Reims et aux liens que la ville a créés avec certains artistes).
Grâce à cette exposition, pendant quelques heures, j’ai fait un joli voyage dans le temps. Les pièces exposées sont très variées -peinture, sculpture, dessin, ferronnerie, tapisserie, vitrail, laque, émail, verrerie, mobilier, mode, reliure, cinéma, publicité, graphisme…-, illustrant toutes les facettes de l’Art Déco. Donc, on y trouve de tout, quoiqu’en peu d’exemples. C’est un peu frustrant, mais comme l’exposition est divisées en six grandes sections (La Rupture Art Nouveau/Art, Luxe et tradition, La nature, Renouveau de l’art sacré, Retour à l’antique, La structure et le décor), la variété des pièces présentées dans chaque section compense leur petit nombre.
Ma pièce préférée est sans conteste le vitrail que Jacques Simon a créé en 1928 pour l’Automobile Club de Champagne Ardenne et d’Argonne. Simon, par le cadrage et le traitement de son vitrail, a su transcrire l’impression de vitesse et reproduire le paysage tel que le conducteur au volant de sa voiture pouvait le voir. C’est simple, c’est beau et terriblement moderne.
Champardennais(es) et amateurs de toutes régions, ne passez pas à côté de cette exposition. Les œuvres présentées proviennent de nombreuses collections privées et publiques (dont des musées prestigieux tels que celui du Vatican, le musée d’Orsay ou The Royal Trust Collection d’Angleterre), et certaines le sont pour la première fois. Le catalogue, très complet (le versant architectural y est un peu plus développé), suit les différentes étapes du parcours de l’exposition, et permet de prolonger agréablement la visite.

Pour en savoir plus : Reims Art Déco

Années folles, années d’ordre, l’Art Déco de Reims à New York, de David Liot, Catherine Delot, et autres – Editions Hazan – 258 pages

06 octobre 2006

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle...

J’avais une heure à tuer entre deux rendez-vous. Comme par hasard -ou plutôt comme d’habitude- je me suis vite retrouvé à flâner dans cet endroit qui m'est coutumier, à la lumière tamisée et aux allées tapissées de feuilles de toutes sortes et de toutes les couleurs. Chaque fois que je me promène ici, ma vue est en alerte ; j'observe cette multitude de feuilles, je passe des unes aux autres. Certaines me sont déjà familières, d’autres sont tombées récemment, que je n'avais pas vues lors de mon précédent passage. Je scrute, j’examine… Parmi ce monceau de feuilles, quelles sont celles qui vont savoir me séduire et retenir l’attention de l'amateur que je suis ? Tout à coup, j’en repère une pile, au fond, qui se distingue de ses voisines par sa forme, ses jolies teintes, ni trop ternes, ni trop voyantes. J’évalue, je soupèse, je retourne. Celle-ci pourrait convenir. Vais-je me laisser tenter ? On ne me prend pas si facilement… Peut-être vais-je en dénicher d'autres, encore plus belles, un peu plus loin... Je passe mon chemin, et continue ma déambulation dans ces allées feuillues, indifférent aux autres promeneurs. Le temps passe, l’heure tourne. Partir d’ici sans avoir trouvé un nouvel exemplaire à ajouter à ma collection est inconcevable, une pure hérésie. J'en découvre d’autres, un peu plus loin, qui pourraient faire l’affaire, mais l’attrait de ma première trouvaille est le plus fort. Je retourne donc sur mes pas, retrouve l’endroit stratégique et m’empare avidement de mon nouveau trophée… puis je passe à la caisse, trépignant d’impatience en regardant ma montre, -je vais être en retard à mon rendez-vous- et pas peu fier de faire revivre ces feuilles mortes.
Bon, il faut quand même dire que j’ai été zen sur ce coup-là. Certes, j’ai craqué -la chair est faible- mais cette fois-ci je n’ai acheté qu’un livre. Non, je n’étais pas en rupture de stock. Par sécurité, j’ai toujours par devers moi une petite pile de réserve (rien à voir avec certaines PAL ! Moi, je consomme tout de suite et quasiment sur place). C’est pour cela que je l’ai choisi court, histoire de le dévorer dans la journée, une petite gourmandise avalée entre deux repas. C’est ce qui a rendu la traque un peu plus « corsée », car pour les plats de résistance, je n’ai que l’embarras du choix, ma LLA (Liste de Livres à Acheter) est infinie.
Enfants soldats. Que je vous fasse quand même partager cette petite douceur. Petite par la taille (96 pages, pas plus, illustrations comprises) mais qui cache bien son jeu. Au premier abord, on pourrait confondre Nous avons tué le chien teigneux de Luís Bernardo Honwana avec un livre pour enfants. Les superbes illustrations de Jean-Philippe Stassen peuvent facilement induire le lecteur en erreur. L’histoire également. Ca se passe dans les années 1950, au Mozambique, pays d’Afrique sous le joug des Portugais. Dans une petite bourgade du sud du pays erre un vieux chien boiteux, perclus de douleurs, le corps criblé de plaies non cicatrisées. Les enfants de l’école s’amusent à le chasser. Seule, Isadora, une petite fille supposément simplette, consent à le caresser, et même à partager son goûter avec lui. Les autorités demandent au vétérinaire du village de se débarrasser du chien teigneux, qui va lui-même en profiter pour confier cette tâche aux enfants de l’école, leur donnant ainsi une occasion supplémentaire de manier les armes. Menée par un fils de colons, la petite bande part en chasse. Dinho, le narrateur, est heureux car, lui qui est noir, a fini par se faire accepter par le groupe. Mais, comme Isaura, il s’est laissé attendrir par le vieux chien. Du coup, pour lui, l’expédition a comme un goût amer…
Cette nouvelle (Nós matamos o cão tinhoso, en V.O.) a été publiée en 1964. Son auteur, âgé alors de 22 ans, a écrit un texte à double lecture. Sous des apparences anodines (le style très simple, le point de vue d’un enfant sur la mort d’un vieux chien), il dénonce les méfaits de la colonisation portugaise et le sort réservé aux natifs. Le thème, un groupe d’enfants qui ont droit de vie et de mort sur les autres, m’a fait penser à Sa majesté des mouches, de Golding.

[...] Le Chien Teigneux avait une peau vieille, pleine de poils blancs, de cicatrices et de plaies. Personne ne l’aimait parce que c’était un chien vilain. Il y avait toujours plein de mouches qui mangeaient les croûtes de ses plaies et, quand il marchait, les mouches le suivaient, volaient autour de lui et se posaient sur les croûtes de ses plaies. Personne n’aimait lui passer la main sur le dos comme aux autres chiens. Bon, Isaura était la seule à le faire. Quim m’a dit un jour que le Chien Teigneux était très vieux mais que, quand il était plus jeune, il avait dû avoir le poil brillant comme celui de Mike. Quim m’a dit aussi que les plaies du Chien Teigneux venaient de la guerre et de la bombe atomique, mais ça devait être un mensonge. [...] C’est ce jour-là qu’il m’a raconté l’histoire de la bombe atomique avec les petits Japonais qui mouraient tous en beauté et le Chien Teigneux s’était sauvé après qu’elle avait éclaté, il avait couru d’un seul coup une distance monstre pour ne pas mourir [...] Personne n’aimait lui passer la main sur le dos comme aux autres chiens. Isaura était la seule à aimer le Chien Teigneux et elle passait tout son temps avec lui, elle lui donnait son goûter pour qu’il mange, elle le caressait, mais Isaura était un peu toquée, tout le monde savait ça. [...] Moi, je suis resté un moment à regarder tout ça et tout d’un coup j’ai compris ce que Monsieur l’Administrateur voulait dire : - Le Chien Teigneux va mourir ! Je l’ai regardé : il était là, en train de dormir, le museau entre les pattes, tout tranquille. J’ai couru vers le terrain de foot pour prévenir les autres : « Le Chien Teigneux va mourir ». [...]

Nous avons tué le chien teigneux, de Luís Bernardo Honwana – Traduction : Michel Laban - Illustrations : Jean-Philippe Stassen - Editions Chandeigne - 96 pages

04 octobre 2006

Je plie mais ne romps pas

«Jusqu'où un homme peut-il aller sans perdre son intégrité ?». Edouard Kiefer, ancien flic est détective dans le seul palace de la rive gauche : Lutetia. A Lutetia, rien ne lui échappe, il voit tout, sait tout, sur tout le monde, et se fond dans le décor, quasi transparent. A Lutetia et non au Lutetia, «Comme s’il s’agissait d’une ville. Seuls les fidèles et les habitués parlaient ainsi. Les Boucicaut, eux aussi, disaient « Aller à Lutetia » comme s’ils se rendaient dans leur villégiature du Midi alors qu’ils n’avaient que le square à traverser». Et il est vrai que le palace, à l’instar d’un Transatlantique, peut aisément être comparé à une petite ville abritant le microcosme de la société française. De cet univers clos et privilégié où il vit à demeure (célibataire, il loge sur place), Kiefer va vivre les événements qui vont bouleverser la France, de 1938 à 1945. Alors qu’il semble un moment épargné par les incidents qui agitent le monde extérieur, il finira par être rattrapé par l’Histoire en marche. Le roman se subdivise en trois époques :
- Le monde d'avant. Cette partie plante le décor. On suit Edouard Kiefer dans les couloirs feutrés de l’hôtel, où se croisent les destins des habitués de Lutetia, des mondains adultères aux rats d’hôtels, en passant par les grandes figures du moment (James Joyce, Matisse, Albert Cohen, Martin du Gard, De Gaulle…). Les moquettes assourdissent les bruits, les lustres Lalique diffusent leur douce lumière dans les salons, les salles à manger résonnent du choc des assiettes en porcelaine et des couverts en argent. C’est la grande époque de l’entre-deux-guerres où la belle société et les exilés politiques prennent pension à Lutetia.
- Pendant ce temps. A la frivolité des beaux jours succèdent les heures noires de l’Occupation. L’Abwehr, le contre-espionnage allemand, réquisitionne les lieux. Kiefer va être à plusieurs occasions victime des humiliations des occupants allemands. Mais où se situe le point de rupture entre la soumission forcée et la trahison de ses idéaux ? En cette période trouble, chacun choisit son camp, collabo ou résistant. Pour Kiefer, le choix s’avère beaucoup plus complexe. Par souci d’obéissance et du respect de la parole qu’il a donnée au directeur de l’hôtel, il refuse de suivre un de ses collègues dans la résistance. L’héroïsme n’est pas pour lui, lui qui a été du nombre des poilus blessés lors de la guerre de 1914-1928. La goutte qui fait déborder le vase d’Edouard Kiefer sera un simple panneau, celui qui va interdire l’entrée du square Boucicaut, en face de Lutetia, aux enfants juifs. Dès cet instant, Kiefer va accepter de prendre des risques et d’aider les résistants.
- La vie après. En devenant le point d’accueil des rescapés des camps de la mort, Lutetia va expier la triste période de l’occupation. Kiefer va alors croiser certains fantômes (souvent au sens littéral du terme) du Monde d’avant.
Fluctuat Nec Mergitur
. Avec Lutetia, Pierre Assouline mêle la rigueur de la biographie historique à la fougue romanesque. Mais bien plus encore que sa parfaite connaissance sur la période (pas moins de 33 ans de recherche documentaire !), c’est son parti pris pour la nuance et l’ambiguïté de son personnage principal, Edouard Kiefer qui fait la force de Lutetia. Pierre Assouline a évité tous les pièges propres au traitement de cette période sensible de l’Histoire. Son « héros » n’en est pas un justement, il n’est pas le preux chevalier blanc qui se bat héroïquement contre les méchants Allemands. Kiefer est un humain, avec ses doutes, ses contradictions et ses faiblesses, lâche puis courageux, passif puis lucide. Il est tout à la fois, penchant d’un côté de la balance, puis de l’autre. En outre, Kiefer est alsacien et parle aussi l’allemand, ce qui va lui valoir quelques échauffourées. Il se retrouve donc tiraillé entre sa haine des nazis et son amour pour l’Allemagne et les Allemands. Cette complexité des personnages, renforcée par une pudeur et une retenue bienvenues, permet à Lutetia d’échapper au manichéisme primaire et à l’affectation (notamment dans les scènes de retour des rescapés).
Un roman fort et beau (et fort beau) comme je n’en avais lu depuis un moment.
Comme je ne suis pas un pro du scoop, d’autres avant moi ont apprécié ce livre : Matoo, Cuné, Clarabel et Deedee. (Cuné et Clarabel, je ne trouve pas trace de vos lectures sur vos blogs respectifs)
Lire un extrait de Lutetia ici.

Lutetia, de Pierre Assouline - Folio Gallimard - 462 pages

01 octobre 2006

Abdellah Taïa, l'écrivain malgré lui

Dans la maison où il est né, au Maroc, le père a sa chambre, le frère aîné la sienne. Lui dort avec sa mère et ses sœurs. Cocon familial chaleureux et sensuel. Les enfants savent tout des amours de leurs parents. Mais, par pudeur, on n'en parle pas.Il est adolescent lorsque son grand frère l'emmène à Tanger. Premier voyage qui lui révèle la vraie nature de ses désirs. Il se prend de passion pour cet aîné qu'il vénère et qui, tombant amoureux d'une femme, l'abandonne à son désespoir. Il a vingt ans. Il débarque à Genève pour poursuivre ses brillantes études. Il a tant rêvé d'Europe, de livres, de cinéma, de liberté ! C'est la solitude qu'il découvre, loin des siens. Il est séduisant, il en joue. Dès lors, comment échapper à l'image d'objet sexuel que lui renvoient les hommes qu'il rencontre, y compris ceux qui veulent son bien ? Abdellah Taïa a écrit l'itinéraire d'un enfant de notre siècle, en recherche d'équilibre entre la tradition marocaine et la culture occidentale, entre le désarroi et l'ambition de réussir. Il brave les hypocrisies, à la fois cru et délicat, naïf et malin, drôle et émouvant. (Texte de la 4e de couverture)
J'ai découvert Abdellah Taïa, jeune écrivain marocain, avec Le Rouge du Tarbouche, paru en 2004 chez Séguier, récits à la fois pudiques et crus, où se mêlent souvenirs intimes et fiction. Au moment de la parution de son dernier livre, L'Armée du Salut, aux éditions du Seuil, il m'a accordé un long entretien dans lequel il revient sur ses relations avec la littérature et sur sa passion dévorante pour le cinéma…
Possédé par l’écriture, et pas pressé d’être exorcisé. Voilà comment Abdellah Taïa décrit son rapport à la littérature. «Je n’ai jamais rêvé d’être écrivain, explique-t-il dans un Français parfait. L’écriture est arrivée de façon inattendue, puis s’est emparée de moi.» A l’origine de la naissance de l’écrivain Taïa, le cinéma. «C’est le cinéma qui m’a conduit à l’écriture. Enfant et adolescent, j’étais obsédé par le cinéma, je collectionnais les photographies de stars, et particulièrement d’Isabelle Adjani. Je dévorais toutes les revues de cinéma que je pouvais, et il se trouve qu’elles étaient toutes en Français. Pour moi, le cinéma a toujours été lié au Français, quelle que soit l’origine du film
Abdellah décide de vivre sa passion à fond et de faire du cinéma son métier. «Comme il n’y avait pas d’école de cinéma au Maroc, j’ai écrit à la FEMIS pour connaître les conditions d’accès au concours. L’obtention d’un DEUG était obligatoire, alors je me suis dit que comme j’allais vivre en France, je devais perfectionner mon Français. Je me suis donc inscrit en DEUG de Français.» Mais, à la fac de Rabat, Abdellah prend conscience de ses lacunes. «Originaire d’une famille modeste, j’ai suivi ma scolarité à l’école publique où l’enseignement du Français est d’un faible niveau. Comme je ne voulais pas abandonner mes rêves de cinéma, j’ai décidé de travailler dur.» Le jeune étudiant décide alors de tenir un journal intime en Français, ne réservant l’usage de son Arabe maternel qu’à sa famille. «Tous les jours, j’y consignais mes journées, les films que j’étais allé voir. Au fur et à mesure du temps, les pensées jetées dans ce journal se sont transformées en quelque chose de plus construit, de plus libre et de plus travaillé, prenant la forme de textes courts qui racontaient de vraies histoires. C’est ainsi que l’écriture a pris possession de moi, si je puis dire. J’écris directement en Français, c’est spontané. Je trouve cet exercice très stimulant, car il me permet de progresser toujours plus. Rien n’est jamais acquis et aujourd’hui encore, j’ai peur de perdre la maîtrise de cette langue.»
Passé le moment de surprise, Abdellah Taïa a du apprendre à gérer cette irruption de l’écriture dans sa vie. «Il a fallu que je la prenne au sérieux, car l’écriture est un processus que je ne contrôle pas complètement. En mettant à jour des choses inattendues enfouies dans mon esprit, elle a toujours le dessus sur moi. Elle me révèle le vrai pourquoi d’événements qui se sont déroulés des années auparavant, et dont je ne soupçonnais même pas l’existence avant de les coucher sur le papier. C’est un phénomène qui s’apparente beaucoup au sommeil, à l’inconscient.» L’écriture serait-elle, comme on l’entend souvent, une psychothérapie ? «Non, pas du tout. Pour moi, c’est la lecture des autres auteurs qui a valeur de psychothérapie. En ce qui me concerne, ce n’est simplement qu’une réflexion sur soi. L’écriture m’amène à me poser des questions mais ne résout rien dans ma vie privée, en tant qu’individu, puisque même si j’écris sur mon vécu, le travail d’écriture implique certaines manipulations (raccourcis, concentration de plusieurs personnages en un seul, déplacement de lieux, etc.) qui modifient la réalité. Cela dit, j’ai remarqué qu’à force d’interroger mon moi intérieur, apparaît de plus en plus une certaine noirceur dans mon écriture. Je le sens, même si pour le moment ce n’est pas encore trop apparent.»
Jeune écrivain Marocain homosexuel vivant à Paris, Abdellah Taïa n’a pas échappé aux comparaisons avec son aîné Rachid O., ce qui à la longue peut agacer. «Ca ne me gêne pas du tout, car je l’adore. J’étais encore au Maroc, quand j’ai découvert ses livres. Il a été pour moi une vraie révélation. Nous venons tous les deux d’un pays où l’individualité est niée, et plus encore l’individualité homosexuelle. Je ne le connais pas personnellement mais j’ai aimé chacun de ses livres, que j’ai relus plusieurs fois. Ce rapprochement est compréhensible, nous sommes originaires de deux villes voisines -Rabat et Salé- et nous avons à peu près le même âge. Même si nous avons un fond d’imaginaire commun, je sais que je suis différent dans mon écriture et dans mon style.»
Vivre à Paris relevait du rêve. «Pour les jeunes Marocains des classes sociales modestes comme moi, monter à Paris pour tenter sa chance est un mythe toujours très fort. Paris est une ville fascinante mais très dure, qui ne vous fait pas de cadeaux. Alors, au début, j’ai été un peu déçu. Je l’avais tellement rêvée cette ville que forcément elle n’était pas à la hauteur de mes espérances. Mais cette déception n’a été que passagère.» Abdellah s’est vite acclimaté à la réalité du quotidien à Paris. «Au cours de mes études, j’ai obtenu une bourse pour aller étudier à Genève. J’évoque d’ailleurs cette période dans "L’armée du salut". Là bas, je suis tombé amoureux de quelqu’un qui habitait Paris, et donc j’ai fait de nombreux aller-retour entre Paris et la Suisse. Une fois mon DES terminé, je suis venu vivre avec lui à Paris où je me suis inscrit à la Sorbonne. Alors, je n’ai pas vraiment eu de choc culturel.»
Pourtant, la douceur et la vie en communauté de Salé font place à la violence et à la solitude de la vie parisienne. Le jeune écrivain se surprend à avoir la nostalgie de son pays « J'avais un peu oublié qu'avant tout je suis Marocain. Ce qui m’a le plus manqué au début, ce sont les rituels qu’imposait ma mère au quotidien. Tout seul, je ne pouvais réinventer de tels rituels, j’étais perdu… C’est curieux, on quitte un cercle familial parce qu’on s’y sent à l’étroit et les premières choses qui vous manquent vous y ramènent. Pendant longtemps, je ne suis pas retourné au Maroc. J’y vais un peu plus souvent depuis cet été, car "Le Rouge du Tarbouche" a été édité au Maroc
Et le cinéma dans tout ça ? Son influence est palpable dans le style d’Abdellah Taïa qui nous dépeint des scènes par touches, et privilégie les images aux longues descriptions physiques ou morales de ses personnages, émaillant ses textes de références cinématographiques. Mais le jeune auteur n’a pas abandonné ses rêves de cinéma pour autant. «J’ai des projets d’écriture et de réalisation mais je ne peux rien en dire pour le moment car, contrairement à la littérature, ça ne dépend pas que de moi. Je reste prudent et patient. Je ne suis plus pressé, ça n’a plus autant d’importance qu’avant. Le temps et l’âge mon appris à travailler dans l’attente

L'Armée du Salut, d'Abdellah Taïa - Le Seuil - 153 pages

28 septembre 2006

Monument aux morts

Ces Cris, ce sont ceux que lancent douze poilus de la guerre de 1914 du fond de leurs tranchées de boue gorgées de sang. Ces sont aussi ceux, insoutenables, du soldat gazé, agonisant à quelques mètres de là. Ou encore ceux, obsédants, poussés jour et nuit par l’« homme-cochon », un soldat fou qu’ils imaginent errant, tel un esprit prisonnier du purgatoire, entre les deux lignes de front.
Au fil des pages, les monologues intérieurs de ces douze compagnons d’armes vont se succéder, pour s’élever en une sorte de chant polyphonique, de prière incantatoire contre la barbarie et l’absurdité de la guerre. Terrés dans leurs tranchées, ils vont, tour à tour, dire leur quotidien, rythmé par les assauts, mais aussi par leurs peurs et leurs douleurs. La mort n’est jamais loin, même pour Jules, le permissionnaire qui a la chance de quitter le front pour quelques jours, mais qui reste obsédé par les voix de ses compagnons de galère.
A la sueur du front.
Quand j’ai lu Cris, premier roman de Laurent Gaudé, je n’ai pas fait le rapprochement avec l’auteur consacré par le prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, et tant mieux, car ça aurait sans doute influencé, malgré moi, mon ressenti. En fait, il y a de la pièce de théâtre dans ce texte, et il n’est pas étonnant que l’auteur ait fini par l’adapter pour les planches. Les mots et les situations sonnent justes. Le style épuré évite tous les excès du genre, pas de pathos inutile, de mélodrame dégoulinant ou d’héroïsme déplacé. Gaudé emmène son lecteur avec ses personnages dans le chaos des tranchées et lui fait éprouver -littéralement- la peur qui noue le ventre en permanence, la terreur à la pensée de mourir, l’angoisse de n’avoir d’autre choix que de devoir tuer pour survivre.
Lire un extrait ici.

Cris, de Laurent Gaudé – Actes Sud-Babel – 128 pages

27 septembre 2006

C'est celui qui le dit...

« Une Anna Gavalda sous ecsta ». Voilà, à peu de chose près (je cite de mémoire), comment le journaliste concluait sa chronique de Connard !, le livre d’Arièle Butaux. La couverture kitschouille à l’humour décalé n’était pas pour me déplaire non plus. Mais, l’actualité littéraire du moment était si riche, que ce Connard ! ne faisait pas le poids face aux nouveautés. Des mois plus tard, au détour d’une visite sur un site de vente de livres d’occasion, le fameux Connard ! s’est rappelé à mon bon souvenir, et un Connard ! soldé à 75 %, ça ne se refuse pas. Tout au moins, ça mérite le détour.
Ce qui apparaît d’abord comme un recueil de nouvelles se révèle au fil de la lecture un roman. En effet, chacune des seize nouvelles-chapitres narre un épisode de la vie sentimentalo-amoureuse de trois inséparables copines, des parisiennes au seuil de la trentaine. Comme les pièces d’un puzzle qu’on assemble, les seize épisodes finissent par dessiner de la vie de chacune des filles une image autrement plus complexe que celle perçue par leur entourage, même le plus proche.
Etre une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile
. Combien l’image que l’on renvoie consciemment ou non aux autres est-elle si différente de la réalité ? Que choisit-on de dire ou de taire, même à ses meilleur(e)s ami(e)s ? Et pourquoi ? De ce thème de départ passionnant, l’auteur privilégie l’anecdote et le superficiel. En louchant du côté de la Bridget Jones d’Helen Fielding pour le style, elle fait de ses trois personnages de parfaites caricatures (geanre parisiennes actives, lectrices de Elle etc.), ce qui finit rapidement par les rendre horripilantes.
Certes, ça se lit bien (pour sûr, c’est pas compliqué!) et certaines situations peuvent parfois sembler familières, et même faire sourire. Désormais, il ne me reste plus qu’à essayer, moi aussi, de revendre d’occasion ce Connard ! qui a du rencontrer un certain succès puisque l’auteur vient de commettre une « suite », sobrement intitulée : Morue ! Mais celle-là, je vous la laisse. Chat échaudé craint… la morue pas très fraîche.
En recherchant la photo de la couverture sur le web, je suis tombé sur l'avis de Cuné.

Connard !, d'Arièle Butaux - L'Archipel - 184 pages

25 septembre 2006

Pleins pouvoirs

Voilà un livre qu’il faudrait donner à lire à tous les aspirants vedettes, du type Star Ac’ & co, (à supposer qu’ils sachent lire, bien sûr). Il n’est pas besoin d’être en pleine lumière pour vivre la gloire et l’ivresse du pouvoir. Edgar Hoover l’a bien compris (non Steevy, il ne s’agit pas du fabricant d’aspirateurs !). Pendant près d’un demi-siècle à la tête du FBI, de 1924 jusqu’à sa mort en 1972, Edgar Hoover a tiré les ficelles du pouvoir aux Etats-Unis. Tandis que pas moins de huit présidents se succédaient à la Maison Blanche, Hoover, l’homme de l’ombre, est resté confortablement installé dans son fauteuil. Et pour cause ! De Coolidge à Nixon, en passant par Roosevelt, Eisenhower, Kennedy et Nixon, aucun n’a osé le virer, de peur qu’il ne dévoile au grand jour un épisode peu glorieux de leur histoire professionnelle et/ou intime. Car dans ses petites fiches, Hoover consignait toutes sortes d’informations pouvant lui permettre un jour ou l’autre d’arriver à ses fins. Ce n’est pas pour rien qu’il était l’un des hommes les plus détestés des Etats-Unis.
Le jeu de la vérité
. Dans La Malédiction d’Edgar, Marc Dugain brosse un tableau passionnant des coulisses de la politique américaine. On vit de l’intérieur des épisodes phares de l’histoire contemporaine des Etats-Unis -la chasse aux sorcières, la baie des Cochons, la mort de Marilyn, l’assassinat des frères Kennedy…- et on se retrouve au cœur des complots et des manipulations politiques, loin de la légalité et de la moralité affichées en surface.
Le personnage de Hoover, cynique et paranoïaque, est particulièrement antipathique. Un de ces personnages que l’on aime détester mais dont on ne peut s’empêcher d’admirer la rouerie. Et il faut bien parler ici de personnage, car La Malédiction d’Edgar n’est pas une biographie ou un roman historique sur Hoover. Il s’agit d’un roman de politique fiction dont le point de départ est l’achat d’un manuscrit non authentifié de Clyde Tolson, numéro 2 du FBI, fidèle parmi les fidèles (et occasionnellement, l’amant de Hoover). Du coup, on s’interroge sans cesse sur le degré de véracité des événements ou des propos décrits au fil des pages, ce qui rend la lecture encore plus captivante. Une façon agréable de réviser son histoire de l’Amérique au XXe siècle.

La Malédiction d’Edgar, de Marc Dugain – Folio – 499 pages

22 septembre 2006

Coup de foudre

Comme pas mal d’étudiants avant lui, Guillaume bosse l’été comme moniteur de colonies de vacances. Son truc à lui, c’est l’histoire, et il compte bien mettre à profit son séjour dans les Hautes-Alpes pour partir sur les traces de son homonyme, Guillaume Farel, un prédicateur protestant du XVe siècle. Un projet pas si facile à réaliser avec les gamins des cités de la banlieue lyonnaise sous sa tutelle, qui trouvent beaucoup plus drôle de se vanner à longueur de journée ou de caillasser les trains qui passent. Contre toute attente, au fur et à mesure de l’ascension, les gamins se laissent captiver par l’histoire de Farel, dans lequel ils voient un Ben Laden avant l’heure. Non loin de là, en pleine montagne, Paule, une artiste underground, réalise une nouvelle série de clichés trash dans lesquels elle met en scène une nature profanée. Dissimulé dans les buissons, l'espionne Martial, le paria du village voisin, réfugié depuis la mort de ses parents dans les montagnes, où il vit à l’état quasi animal. Dans les alpages, Guillaume, les enfants et Paule, vont être attirés par les sons qui s'échappent des sonos d’une rave party sauvage. La transe des hommes va appeler la colère du ciel. Soudain, l’orage éclate et la foudre décime la foule des teuffeurs. Au nombre des survivants, Guillaume et Mehdi, un des jeunes colons, sont évacués par hélicoptère, tandis que Paule, elle aussi rescapée, est enlevée par Martial, qui la conduit sur son dos jusqu’à son antre.
Où le roman contemporain devient fable écologique
. On suit alors leurs destins parallèles. Devenu sourd et aveugle, Guillaume va former avec Mehdi, rendu aveugle, une sorte d’entité unique et indissociable -l'un communicant à travers l'autre- qui va affoler la population par ses prédications alarmistes sur la fin du monde, à l'instar de Farel en son temps. De son côté, Paule, l’urbaine rendue amnésique par la foudre, va former avec Martial un couple revenu à l’état originel, comme une revanche des éléments sur les excès des hommes.
Après un voyage dans l’univers baroque des XVIe et XVIIe siècles, avec Baptiste (dont les figures centrales sont Molière et Lully) et Mille regrets (voyage picaresque à bord d’une galère), Vincent Borel renoue avec l’époque contemporaine, mais à sa manière, toujours épique, et toujours avec le même talent de conteur. Cette fable, comme indiqué en couverture, est un vrai plaisir de lecture, érudit (Borel lui-même natif de Gap s’est attelé à la retranscription de la bible de Lefèvre d’Etaples dont il fait allusion dans le livre), à la fois original dans sa conception et dans son propos, qui nous interroge sur les dérives de la société actuelle sur l’environnement. Pyromanes, ainsi que Mille regrets et Baptiste sont publiés chez Sabine Wespieser, une jeune maison d’édition dont les choix éditoriaux sortent souvent des sentiers battus. Pour vous faire votre propre idée, les premières pages des romans cités ici sont consultables, ainsi que d'autres, sur le site de la maison d'édition.

Pyromanes, de Vincent Borel - Sabine Wespieser - 156 pages

21 septembre 2006

Du sexe des baleines

Tout fout le camp ma pov’ dame ! Après Pluton qui n’est plus une planète, Moby Dick n’est plus une baleine. Et dire que pendant toutes ces années, j’ai cru que Moby Dick était une fille. Me voilà aussi désappointé qu’un touriste japonais perdu au bois de Boulogne, devant la bosse suspecte du travelo qu’il prenait pour une charmante parisienne. A l’origine de ce séisme littéraire, la sortie du troisième volume des œuvres d’Herman Melville aux éditions La Pléiade, avec une nouvelle traduction de Philippe Jaworski, le spécialiste de Melville.
Explication de texte. En 1941, quand Giono publie sa traduction de Moby Dick (en collaboration avec Lucien Jacques et Joan Smith), Melville n’a pas encore le statut qui est le sien aujourd’hui dans la littérature américaine. De surcroit, Giono avait une connaissance approximative de l’anglais (il travaillait à partir d’un texte traduit au mot à mot par une de ses amies), encore plus de la culture américaine. Aujourd’hui, Melville est entré dans le panthéon des classiques et la tendance veut que le traducteur prenne le moins de liberté possible avec le texte original. Deux bonnes raisons de dépoussiérer le texte.
En 1851, l’œuvre originale de Melville parait sous le titre The Whale, puis Moby Dick or The whale. L’erreur sur le sexe de ce(tte) cher(e) Moby viendrait du fait que Giono ait traduit « whale » par baleine alors que c’est le terme générique qui désigne l’ensemble des cétacés (par exemple, un « Killer whale » est un épaulard, un « Sperm whale », un cachalot. Si, si je vous assure). Dans sa Note sur la traduction, Philippe Jaworski enfonce le clou en soulignant que le texte précise que Moby Dick « est pourvu de terribles dents ». Or, les baleines, elles, sont dotées de fanons (il n’y a que la baleine du Pinocchio de Disney pour avoir des dents !). Donc, à partir de maintenant, Moby Dick sera un cachalot. Et puis, tout le monde le sait, Dick est le diminutif de Richard, qui est, jusqu’à preuve du contraire, un prénom exclusivement masculin. Voilà comment l’héroïne de nos jeunes années devient un garçon, ou plutôt retrouve son identité masculine d’origine. Et Jaworski de conclure que « ce monstre est à l'évidence un monstre mâle, ce qui est caractéristique de l'univers de Melville et qui renvoie à l'homosexualité, l'un de ses thèmes récurrents ».
Le changement de sexe de Moby Dick n’est pas la seule nouveauté de cette nouvelle traduction. Dans sa traduction, Giono avait tout simplement « zappé » tous les passages faisant références aux techniques maritimes. Philippe Jarowski a fait des recherches dans les études historiques sur la pêche, des descriptions de naturalistes, de membres d’équipages de baleiniers pour retrouver le lexique exact des termes employés par les pêcheurs de l’époque. Et Jarowski de préciser dans sa Note « On ne connaissait pas de "rames" dans les canots et les baleinières au XIXe siècle, mais des "avirons", ni de "rameurs" mais des "canotiers" ou des "nageurs". Les chasseurs ne parlent pas du "jet" de la baleine, mais de son "souffle" ».
Alors que Leonard Wolf se plaignait « du style répétitif de cet informe torrent de phrases interminables », Jarowski a pris le parti de conserver cette structure spécifique au roman. Pour lui, « la langue de Melville est la clef de son monde. (…) D’aucuns pourront les juger disgracieuses avec leur charpente rhétorique voyante ou malhabile ; il faut pourtant faire sentir que l’écrivain cherche des révélations de sens plutôt qu’il n’expose, selon une construction impeccable, une idée ou une argumentation préalablement conçue ».
Toujours dans le registre de la syntaxe et du style, Jarowski rend au capitaine Achab son niveau de langue. « On ôterait beaucoup de la dignité dramatique du personnage en renonçant à ouvrager la langue de ses monologues, comme le fait Melville. (…) Rien chez Achab n’appelle le ton bourru du loup de mer que d’aucuns ont cru devoir adopter en traduction. Achab, dans les dialogues, peut être brutal ; il n’est jamais grossier, et surtout pas ordurier. »
Enfin, cerise sur le gâteau, Melville était un comique. Du moins, c’est encore Philippe Jarowski qui nous l'apprend. Selon lui, « Moby Dick est, avec les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, le plus grand roman comique américain du XIX e siècle ». Rien que ça ! Pour preuve, il cite en exemple un passage du chapitre XVIII, où Ismaël présente son ami Queequeg au capitaine Peleg. Celui-ci, qui n’arrive pas à répéter correctement le nom du jeune polynésien, l’appelle quohog (qui désigne une grosse palourde en Nouvelle-Angleterre), puis hedgehog (qui veut dire hérisson). Dans la nouvelle version, le tour de force repose sur l’exploitation de mots contenant le couple de consonnes C/Q ou Q/C, proches de la forme francisée Quiqueg. Voici ce que donne le passage : « Allons… dites à votre Qui… Quiconque… Quelconque ? Comment l’appelez-vous ?... Dites à ce Quiconque d’approcher […] Il nous faut absolument ce Quinconce… Je veux dire Quiconque… dans l’une de nos pirogues. »
Comme quoi, le travail du traducteur n’est pas aussi anodin qu’il peut y paraître. Ainsi que le disait Catherine Argand, dans le numéro de février 1997 de Lire, « Toute traduction est affaire d'interprétation, et de ce fait vieillit bien plus vite que l'œuvre originale. Seul le dilemme du traducteur ne varie pas: fidélité à l'esprit ou à la lettre ? »

Oeuvres : Tome 3, d'Herman Melville - Traduction : Philippe Jaworski - Gallimard-La Pléiade - 1 405 pages

20 septembre 2006

Si le Caire m’était conté

Sexe, corruption, violence, religion. A première vue, on pourrait penser à un thriller à l’américaine, mais qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit bien là d’un roman populaire égyptien, où foisonnent personnages et intrigues, comme dans les feuilletons télévisés chers au cœur des Cairotes. Le Yacoubian est un vieil immeuble au charme suranné, en plein cœur du Caire, vestige de la splendeur disparue de l'Egypte, du temps où toutes les cultures d’Europe se rencontraient sur les rives du Nil. C’est toute l’Egypte qui est concentrée dans cet immeuble en décrépitude, où cohabitent dans les étages ou sur la terrasse, des familles de conditions sociales hétéroclites, des nouveaux riches aux nouveaux pauvres.
Cairotes au menu. La mémoire du Yacoubian, c’est Zaki bey, vieil aristocrate ruiné par le pouvoir politique, nostalgique de la « grande époque ». Et ce n’est certainement pas son hystérique de sœur qui va l’empêcher de se payer les charmes de jeunes et jolies filles ! Il y a aussi, Taha, le fils du concierge de l’immeuble, excellent élève qui rêve d’intégrer l’école de police. Quand l’entré à cette école lui sera refusée à cause de la modeste condition de son père, il intégrera un groupe islamiste qui recrute sur les bancs de l’université. Et aussi, Boussaïna, son amie d’enfance, sa fiancée presque, petite vendeuse en magasin victime du harcèlement sexuel de son patron. Dès l’instant où elle décide de mettre son pouvoir de séduction à profit, elle va flirter avec la prostitution, jusqu’au jour où son chemin croisera celui du vieux Zaky. Enfin, il y a Hatem, rédacteur en chef d'un journal francophone. Sa folle passion pour Abdou, un jeune conscrit, le mènera droit à sa perte. Autour de ces figures centrales évoluent une nuée d’autres personnages hauts en couleurs, dont Azzam n’est pas des moindres. Le trafic de drogue a assuré la fortune de cet ancien cireur de chaussures qui, tout bigot qu’il est, pense que son argent peut tout acheter, de son poste de député à l’avortement de sa maîtresse.
Amateurs de sagas picaresques et de récits populaires réalistes vont être servis, d’autant plus que ce roman est remarquable par sa dimension sociologique. Alaa El Aswani, dentiste de profession et digne héritier de Naguib Mahfouz, a su donner à sa fresque sociale une dimension politique. Sans jamais juger, il décrit son univers avec tendresse, mais sans aucune concession. A travers la vie quotidienne et les drames des occupants de l’immeuble Yacoubian, il dresse le portrait peu flatteur d'une société égyptienne en déliquescence, et plus largement de celle des sociétés musulmanes modernes, brisant du même coup les tabous générés par l’hypocrisie religieuse : la sexualité, la corruption généralisée, la montée de fanatisme… On est loin là des images idylliques des brochures touristiques.
Le succès de L’Immeuble Yacoubian à travers le monde, et notamment dans les pays arabes, est tel que le cinéma égyptien s’en est emparé pour y consacrer le plus gros budget de son histoire. Ce film, qui a reçu le Grand Prix de l’Institut du monde arabe lors de la Biennale des cinémas arabes, est depuis peu sur les écrans français.
Site officiel du film en français et en anglais.

L’Immeuble Yacoubian, de Alaa El Aswany - Traduction : Gilles Gauthier - Actes Sud - 336 pages

19 septembre 2006

Une tragédie ardennaise

Le décor : la grisaille et l’ennui de la campagne ardennaise.
Les personnages : Martin, un adolescent taciturne, qui vit seul avec sa grand-mère, Isabelle. Pour lui, le lycée tient du chemin de croix. Dans le meilleur des cas, il est mis à l’écart. Au pire, il subit, résigné et silencieux, les insultes et les épreuves que lui infligent Cassandra et Géraldine, deux inséparables pétasses. Chez lui, Martin passe la plupart de son temps devant le poste de télévision, où il se gave d’images qui viennent nourrir son imaginaire et ses fantasmes.
Dans ce trou paumé, débarque, un jour, Solaap, un jeune garçon au prénom énigmatique et aux yeux violets. Paolo et Juliette, ses parents, ont du quitter leur cocon bourgeois de la côte d’azur et venir s’exiler dans les Ardennes pour éviter un scandale. Martin tente de se rapprocher de Solaap et de s’en faire un ami. Mais, Solaap, bien que conscient de son pouvoir d’attraction, l’ignore, préférant exercer ses charmes auprès des filles, jouets sexuels pour lesquels il montre peu de considération.
Entre le monde de Martin et celui de Solaap, il y a Madeleine Pierrat, leur professeur de Lettres. Elle est la seule à sentir les prémices du danger et à s’en inquiéter.

Je ne sais franchement que penser de ce roman qui m’a tout autant horripilé que dérangé. Généralement, j’aime les livres que je lis, je les déteste, ou ils m’indiffèrent. Dans le cas présent, il m’est impossible de « ranger » L’Oeil du maître dans aucune de ces catégories. Si l’on en croit la quatrième de couverture, l’auteur aurait donc réussi son pari : « A l'image de Martin, ils [les personnages] vivent leur sexualité sur le mode du fantasme et du désir avorté, jamais de la satisfaction. C'est cette part d'ombre commune et secrète qui lie tous les personnages et les place au centre de tableaux éblouissants qui s'impriment d'autant plus durablement sur la rétine que leurs sujets bousculent et dérangent : la violence intime à l'œuvre dans la vie de chacun ». En fait, bien plus que l’évocation de cette « violence intime », c’est la complaisance avec laquelle Bernard Sauviraa se vautre dans le trash qui m’a incommodé (honnêtement, je doute de l’intérêt véritable pour la compréhension du récit du pseudo-délire public de Juliette au chapitre 5, de la soudaine passion de Paolo pour l’horticulture, où il va jusqu’à goûter le compost, ou encore de l’émoi de Madeleine Pierrat face au clocher de l’église page 86…). Au fait, doit-on voir dans Solaap, une (presque)anagramme de Salope ?
Mon passage préféré reste le chapitre 12, dans lequel Agnès, une ancienne élève de Madeleine Pierrat et « coup d’un jour » de Solaap, évoque toute l’admiration qu’elle voue à sa prof. Dans un monologue très émouvant, cette brave fille raconte combien elle est chaque fois impressionnée par la faconde de sa prof, elle qui n’est pas très douée pour les études.
En résumé, ce roman possède un univers bien particulier, volontairement provocant et choquant, qui en fait sans nul doute un roman à part dans cette rentrée littéraire 2006.

L'Oeil du maître, de Bernard Souviraa - Editions de l'Olivier - 172 pages

18 septembre 2006

Stephen McCauley : un Américain à Paris

Actuellement, Sam Karman tourne La Vérité, ou presque, un film produit par Agnès Jaoui, avec André Dussolier et Karin Viard. A l’occasion de son passage en France, sur le plateau du tournage, Stephen McCauley m’a gentiment accordé un entretien durant lequel nous avons évoqué son dernier roman et les adaptations de ses textes au cinéma. Silence, ça tourne !

La métaphore entre le « boom » de l’immobilier et l’aspiration des personnages à changer de vie est la base de Sexe et dépendances.
Ces dernières années, j’ai remarqué que beaucoup de mes amis parlaient d’immobilier avec la même passion et la même intensité qu’auparavant quand ils parlaient d’amour et de relations humaines. Il ma sembla que certaines personnes ont perdu leurs illusions sur l’amour, qu’ils considéraient comme LA chose qui changerait leur vie et les rendrait meilleurs, ou plus accomplis, ou parfaits. Ils ont remplacé cette quête de l’amour par la quête de quelque chose de plus consistant et de plus concret : l’appartement parfait. Bien sûr, au final, même l’appartement parfait leur pose problème.

Vous avez situé l’action de votre roman peu après les événements du 11 septembre 2001. Est-ce là l’origine de l’insatisfaction de vos personnages ? Votre roman serait-il le même s’il n’y avait pas eu le 11 septembre ?
Après le 11 septembre, toutes les personnes que je connais aux Etats-Unis ont eu le sentiment que quelque chose avait changé, mais personne ne savait vraiment dans quel sens. D’un côté, tous pensaient que tout était différent, mais leur vie quotidienne était toujours la même. Les événements du 11 septembre ont jeté une ombre sur les esprits, et dans une certaine mesure, sur la façon d’appréhender la vie dans toute sa fragilité et son incertitude. Je voulais rendre compte de cette complexité dans le roman.

Ainsi que vous le montrez très bien, que ce soit pour vendre son appartement ou pour rencontrer un partenaire, la petite annonce consiste à montrer ce que la marchandise sous son meilleur jour, biaisant ainsi la réalité. Comme William, pensez-vous qu’il est possible de rencontrer quelqu’un sur Internet avec qui on puisse vivre une vraie relation qui ne soit pas uniquement basée sur le sexe ?
Je connais de nombreuses personnes qui ont rencontré leur compagnon, mari ou femme, sur Internet, et ils semblent très heureux. Alors oui, je pense que cela est possible. Mais, William, mon narrateur, passe son temps à ne chercher que des rencontres d’un soir qui ne le satisfont pas. Bien sûr, je ne trouve rien à redire sur ce genre de rencontres, qui sont parfois vraiment super. Mais William recherche quelque chose de plus, et dans son cas, il cherche au mauvais endroit.

Comme dans vos précédents romans, sous votre sens de l’observation pointe souvent l’ironie. Votre ironie est-elle un moyen de vous protéger d’une certaine forme de désenchantement? Comme William, prenez-vous des notes sur les gens que vous rencontrez ?
Dans ma propre vie, je suppose que l’ironie me sert à mettre de la distance entre moi et les choses, pour éviter d’être blessé. Je parle de mon propre travail, de mon écriture, avec ironie, ainsi je ne suis pas déçu ou blessé si les gens n’aiment pas ce que j’écris. Pour ce qui est des notes, je n’en prends pas souvent. En général, j’ai une très mauvaise mémoire, mais je n’ai aucun problème pour me souvenir en détail de ce que les gens ont dit, la façon dont ils étaient habillés, ou de leurs petites manies.

Considérez-vous le fait de créer des personnages gay dans vos romans comme un acte militant ? Ecrire un roman exempt de personnage gay vous paraît-il envisageable ?
Je pense que ma façon particulière d’envisager le monde et les gens est influencée par le fait que je suis gay. Ma façon de voir le monde est un peu en dehors du courant dominant. Je pense que c’est un avantage. J’aime me servir de ce point de vue différent, donc non, je n’ai aucun projet de roman dans lequel il n’y aurait pas de personnage gay. Mais s’il m’en prenait l’envie un jour, alors oui, je le ferai. Et je ne pense pas que cela soit un geste politique ou militant. C’est juste ma « voix » d’écrivain.

Cet été, vous avez passé quelques jours en France. Est-ce que Nice a beaucoup changé depuis votre dernier séjour là-bas ? Le mauvais temps mis à part, qu’avez-vous apprécié le plus à Paris ?
Ce que j’ai vu de Nice, c’est la gare ! Et de là, je suis allé à Monaco pour une journée. J’aurais bien aimé ressentir de la nostalgie, de la mélancolie même, pour Nice où j’ai passé une année, quand j’étais étudiant. Mais j’ai surtout été gêné par les problèmes de circulation. J’ai deux amis à Paris. Ce que j’ai aimé le plus était de rouler à travers la ville sur leur scooter. Je sais que ça fait un peu cliché, mais j’ai vraiment aimé ça.

Il se tourne actuellement en France un film tiré de votre précédent roman, La Vérité ou Presque. Vous vous êtes rendu sur le tournage, qu’en avez-vous pensé ? Comparé au tournage de L’Objet de mon affection, y a-t-il beaucoup de différences entre la manière de filmer ici et à Hollywood ? Votre nouvelle expérience d’acteur vous a-t-elle plu ?
Je suis très content du tournage de La vérité ou Presque. Le scénario de Sam Karmann est assez différent du roman, mais c’est drôle et tout en finesse. Je suis allé une journée sur le tournage. Et j’ai fait de la figuration dans une scène de foule, alors je ne dirais pas que j’ai « joué ». J’étais assis, point final ! La grande différence avec L’Objet de mon affection est que, dans le scénario de Sam, les personnages sont plus fouillés. Je pense que c’est souvent le cas dans les films français.

Etes-vous satisfait du film tiré de L’Objet de mon affection ? Vous sentez-vous trahi quand vous comparez votre roman au film ? Au contraire, y a-t-il certaines adaptations que vous auriez aimé avoir trouvé vous-même ?
J’ai trouvé amusant qu’on fasse un film de mon premier roman. De plus, j’ai gagné pas mal d’argent et cela m’a permis d’acheter un appartement. Le roman existe toujours tel que je l’ai écrit. Et oui, il y a des choses que j’aimerais changer aujourd’hui, mais il est comme il est. Le film, c’est le travail d’autres personnes, pas le mien.

Sexe et dépendances est composé de très courts chapitres, comparables au découpage d’un film L’avez-vous écrit en ayant à l’esprit la perspective d’une adaptation cinématographique ?
J’avais déjà fini le roman quand j’ai décidé de le structurer en courts chapitres. Ca n’a rien à voir avec la perspective d’un film ou l’idée d’un scénario. J’ai simplement trouvé l’idée intéressante, sûrement parce que depuis un moment j’ai du mal à me concentrer.
Mon billet sur Sexe et dépendances se trouve ici.
Pour plus d'informations sur Stephen McCauley, c'est ici.
Crédit photo : P.Matsas@Opale